Nos libertés disparaissent rarement en un jour. Elles reculent par degrés : une loi supplémentaire, une parole surveillée, un blasphème redevenu impossible, un livre écarté, un mot soupçonné avant même d’être prononcé. Chacune de ces capitulations paraît raisonnable lorsqu’on l’isole ; réunies, elles dessinent les contours d’une servitude nouvelle.
Thierry Guinhut retrace la mécanique de ce rétrécissement. Quatre forces, différentes par leur nature mais convergentes dans leurs effets, minent aujourd’hui les fondements de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de la liberté d’entreprendre : l’étatisme et sa surréglementation asphyxiante ; l’islamisme et le retour d’une logique du blasphème au cœur de l’espace public ; l’écologisme radical, lorsqu’il sanctifie l’interdit sous couvert d’urgence planétaire ; le wokisme, lorsqu’il transforme le langage en champ de mines moral.
De Milton à Hayek, de Voltaire à Tocqueville, de Bastiat à Popper, l’auteur convoque les grands défenseurs de la liberté comme des armes intellectuelles. Fruit de quinze années de réflexion, Requiem pour nos libertés est un essai de combat, d’alerte et de résistance libérale.
Car la liberté ne meurt pas seulement lorsqu’on nous interdit de parler. Elle meurt aussi lorsque nous ne savons même plus ce que nous avons appris à taire
I Les plaies illibérales de notre temps
II Requiem pour la liberté d’expression
III Passions pour l’autodafé : livres et bibliothèque incendiés
IV Éloge du blasphème et, in fine de la tolérance
V Peut-on rire de tout ?
VI Statues de l’Histoire et mémoire : pour l’annulation de la Cancel culture
VII Pourquoi nous ne sommes pas religieux
VIII Déséducation idéologique versus éducation libérale
IX Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique
X L’orwellisation sociétale
XI Serions-nous plus libres sans l’État ? Et sans l’Europe ?
XII Vers le paradis fiscal français ?
XIII De l’humiliation électorale
XIV Monstrum œcologicum et obscurantisme vert
XV Éloge des péchés capitaux du capitalisme et des penseurs libéraux
XVI Les obsolètes au risque de l’intelligence artificielle
XVII Conclusion : Sécurité et libertés
Quelques extraits choisis
Un préalable indispensable à notre culture libérale fut écrit en 1644 par Milton : l’Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Le philosophe sait que les livres sont « aussi vifs, aussi puissamment féconds que les dents du Dragon de la fable : avec un champ ainsi tout ensemencé peut-être en jailliront des guerriers en armes. Toutefois réfléchissons aussi que si l’on opère sans circonspection, autant, presque, tuer un Homme que tuer un bon livre ». Ce père du libéralisme politique et précurseur des Lumières réclamait à l’acmé de son essai : « Par-dessus toutes autres libertés, donnez-moi celle de connaître, de m’exprimer, de discuter librement selon ma conscience[1] ». Phrase que reprendront à leur manière les grands classiques du libéralisme, de Voltaire à Tocqueville, en passant par Benjamin Constant, qui défendit les droits individuels : « Tous les Français possèdent des droits individuels, indépendants de toute autorité politique. Ces droits sont la liberté personnelle, les jugements par jurés, la liberté religieuse, la liberté d’industrie, l’inviolabilité de la propriété, la liberté de la presse[2] ».
En ce sens, la censure viole le droit naturel à la liberté d’expression. Si cette dernière s’arrête ou commence l’injonction publique à la violence et au meurtre, elle s’étend de la Déclaration universelle des droits de l’homme au premier amendement à la Constitution américaine. Rappelons à cet effet la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté d’expression, qui régit l’imprimerie, la librairie, la presse, et stipule dans son article premier que « la librairie et l’imprimerie sont libres. » En d’autres termes la liberté d’expression va jusqu’à englober celle de dire le faux, le scandaleux, l’inacceptable… Celui qui accepte d’entendre les erreurs, les offenses et les billevesées de l’autre, permet que l’autre accepte la liberté d’émettre ce que l’un pense être, peut-être à tort, judicieux.
La seule justification de la censure ne se trouve-t-elle pas dans la loi lorsqu’elle pénalise la diffamation ainsi que l’incitation à la violence et au meurtre ? Comme lorsque des rappeurs (NTM ou Jo le Phéno) furent poursuivis par la Justice, voire condamnés pour avoir appelé en leurs chansons à tuer des flics. De plus, l’article 421-2-5 du Code pénal dispose que « le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende ». Hélas, alors qu’une apologie ne soit pas en soi un acte criminel, il faut craindre que les tribunaux des banlieues chariaisées soient aussitôt encombrés et pris d’assaut. L’infraction pénale caractérisée par « l’association criminelle en relation avec une entreprise terroriste » est assez floue pour inculper celui qui n’est que susceptible d’agir sans avoir agi, quoiqu’il soit nécessaire de prévenir plutôt que de guérir l’inguérissable.
Quant aux « contenus islamophobes » qui devraient être « signalés » au gouvernement, faut-il en déduire que toute critique argumentée, fondée sur les textes du Coran et autres faits historiques, doive être soumise à la censure d’État ? Non seulement la liberté de la presse et du net serait alors bafoué, mais il s’agit là d’un déni d’intelligence ! Saurons-nous séparer les réelles incitations à la violence de la critique raisonnée ? Est-ce par ailleurs trop demander que d’enjoindre l’Islam à se réformer, d’abandonner ses versets et commandements mortifères et sexistes, comme l’ont fait les Chrétiens et les Juifs au sujet des bien plus rares occurrences que l’on trouve au détour du Deutéronome et du Lévitique ? Pendant ce temps la jeune Mila qui posta sur quelque réseau social une vulgaire insulte contre le Prophète, se voit menacée chaque instant de viol et d’assassinat, alors que ni l’Éducation Nationale, ni l’État ne garantissent sa sécurité…
[1] John Milton, Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, traduit de l’anglais par O. Lutaud, Aubier, 1956, pp. 127, 211.
[2] Benjamin Constant, « Esquisse de constitution », Cours de politique constitutionnelle, Pierre Plancher, 1820, p. 144.
Photographie : T. Guinhut.
C’est avec les romans de San Antonio, ces saines et saintes parodies du genre policier, qu’il fait bon de rire de tout : des polices du KGB soviétique, des statues de Lénine, du drapeau français et franchouillard, des langues trop pendues menacées par le sabre et le turban… Certes, il n’est pas allé, comme un humoriste dont la vulgarité a bavé sa traînée putride, jusqu’à rire des camps de concentration, de ses Juifs étiques et finalement gazés. Une limite qu’il faut ou ne faut pas franchir ? Peut-on rire de tout ? Du bonheur de rire et du malheur de pleurer, d’Aristote et de Dieu, du rire cathartique et mimétique, d’Hannah Arendt à Jérusalem et des tartes à la crème chaplinesques, des pets de Bérurier et des pyjamas d’Auschwitz, du rire tolérable ou punissable, de Baudelaire et des contrepets, de la censure et de la liberté d’expression…
Dieu ne rit pas. En effet, remarque Charles Baudelaire, « le Sage par excellence, le Verbe Incarné, n’a jamais ri[1] ». Cependant celui de La Bible, dans la Genèse, est capable de demander : « Pourquoi ce rire de Sarah ? Abraham était centenaire à la naissance de son fils Isaac. Sarah dit : — Dieu m’a fait rire ! Je ferai rire qui l’apprendra. Elle dit aussi : — Qui aurait prédit à Abraham que Sarah allaiterait des fils ? J’ai pourtant donné un fils à ses vieux jours ! [2]» D’où la signification d’Isaac en hébreu : « Il rit ». De là à imaginer que Dieu puisse rire de lui-même et laisser les rieurs se railler de lui, il n’y a qu’un pas. Quand le Talmud peut savoir rire, à l’occasion des raisonnements insolites, voire de la risible érudition, les Juifs sont traditionnellement des humoristes impénitents, jusqu’à l’autodérision. Quand du Christ aux chrétiens, si l’on reste sérieux, l’on ne condamne pas le rire. Bouddha, lui, porte plus sereinement le sourire, sans compter l’humour plus franc quand le koan zen sait rire et faire rire.
En revanche, Allah prend le rire en horreur. Car Mahomet, ayant souffert de railleries diverses, dénie tout sens de l’humour, condamne explicitement le rire, et, cela va sans dire, le châtie : « Vous les avez pris pour objets de vos railleries, au point qu’ils vous ont permis d’oublier mes avertissements. Ils étaient l’objet de vos rires moqueurs » ; « Les criminels se moquaient des croyants. Quand ils passaient auprès d’eux, ils se faisaient avec les yeux des signes ironiques. De retour dans leurs maisons, ils les prenaient pour l’objet de leurs rires[3] ».
Les fidèles, et pire les fanatiques, de Dieu n’aiment ni n’imaginent que Dieu puisse rire. Alors que ces religions se rient de nous en nous liant dans des commandements parfois judicieux, souvent liberticides, en particulier dans le cas de l’Islam. Le Dieu sévère des intégristes médiévaux ne supporte pas la rigolade, il lance des « anathèmes contre le rire », au point que son thuriféraire, Jorge, le bibliothécaire, dans Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, cache, empoisonne et brûle le deuxième livre de La Poétique d’Aristote, sur la comédie et le rire, aujourd’hui perdu, s’il n’a jamais existé. La « force positive » et « cognitive » du rire selon ce dernier, « atteint l’effet de ridicule en montrant, chez les hommes communs, les défauts et les vices ». Pourtant, Jorge voit dans le rire « une pollution diurne qui décharge les humeurs » ; il « libère le vilain de la peur du diable […] Quand il rit, tandis que le vin gargouille dans sa gorge, le vilain se sent le maître, car il renversé les rapports de domination ». Paraphrasant par avance tous nos censeurs des amuseurs, il commande : « Si le rire est le plaisir de la plèbe, que la licence de la plèbe soit tenue en bride et humiliée, et sévèrement menacée[4] ». Ainsi Jorge condamne-t-il l’existence du rire, d’essence satanique, car rire de tout serait rire de Dieu….
Si selon Aristote, dans Les Politiques, « l’homme est un animal politique », il est le seul animal qui sache rire, car, disait Rabelais, dans son « Avis au lecteur » de Gargantua, « le rire est le propre de l’homme ». Bergson ajoutant qu’il « n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain[5] », le rire est une liberté naturelle et politique inaliénable. Car rire, même si cela fait mal aux sérieux et tristes sires qui se drapent dans la vérité inattaquable de leur religion, de leur idéologie
[1]Charles Baudelaire, « De l’essence du rire », Œuvres, Pléiade, Gallimard, T II, p. 527.
[3]Coran, XXIII « les Croyants », 111 ; LXXXIII « la Fausse mesure », 29-31.
[4]Umberto Eco, Le Nom de la rose, Bernard Grasset, 1982, pp. 477-479-481.
[5] Henri Bergson, Le Rire, France Loisirs, 1990, p. 24.
Le pire étant peut-être, au cœur de l’écologisme, cette « résurgence du spiritisme et de l’animisme », prétendant inscrire au centre des constitutions des États le crime — souvent prétendu — d’écocide, préparant ainsi un totalitarisme planétaire au nom de l’esprit des forêts, qui par ailleurs se portent de mieux en mieux lorsque science et économie permettent d’assurer la survie humaine sans avoir besoin de défricher et de brûler à tout va. Sans compter que les écologistes, antihumanistes, étant anti-voitures, contreviennent aux recherches qui les rendront moins gourmandes en énergies, mais aussi à l’indépendance et à l’individualisme. Visant à asservir le capitalisme à l’écologie, ce sont bien des collectivistes qui ont vêtu leur communisme d’une cape de mage vert.
Un nouveau lyssenkisme est à l’œuvre. Cette politique agricole fut formulée en l’Union soviétique par Trofim Denissovitch Lyssenko et ses affidés à la fin des années 1920, puis appliquée au cours des années 1930. Technicien agricole, il se pique d’une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qui devient en 1948, sous l’égide de Staline lui-même, la théorie officielle exclusive, évidemment opposée à une « science bourgeoise », jusqu’en 1964. Une fois reconnus dégâts et pénuries causés par une telle affabulation, l’on revint à la raison, si tant est que ce dernier mot eût un sens en Union soviétique. Or il n’est pas insensé de qualifier l’urgence climatique, le réchauffement d’origine anthropique, les taxes carbones, les éoliennes et à peu de choses près tout l’appareil de l’écologisme, comme un nouveau lyssenkisme, cependant plus grave que le précédent car largement international…
Hélas la puissance idéologique, l’endoctrinement subi par les élèves de l’Éducation nationale, la persuasion par la peur, l’apparence scientifique du discours et de la planification écologistes, le militantisme médiatique, gouvernent de fait à la place des citoyens, exercent une réelle et sournoise dictature, aux dépens des libertés et des avancées réellement scientifiques. La volonté de puissance des activistes forcenés et des politiques aussi incultes que démagogiques, associée au suivisme d’une part du public, risque de faire long feu. Il est à craindre que même le mur des réalités ne les arrête, tant la libido dominandi les encourage, tant le besoin de croire une pensée manichéenne et de s’enrégimenter taraude nos concitoyens. À moins que le château de cartes vert ne s’écroule et que la raison, pragmatique, capitaliste et créatrice, reprenne le dessus.
Photographie : T. Guinhut.
XVII
En guise de conclusion :
Sécurité et libertés
Se débarrasser des tyrannies étatiques, qu’elles soient issues du vote démocratique, du système grégaire des partis, des stratégies de l’envie, des résolutions constructivistes, entre régulations et surveillances, n’est pas tout. Il faut vivre en sécurité pour être libre, de ses pas, de sa féminité, de ses loisirs, de son économie et d’art. Or nombre de pays et a fortiori la France sombrent à la fois dans les tréfonds de la mexicanisation et du Dar el Darb. Soit d’une part la prolifération du narcotrafic et de la criminalité afférente, y compris féminicide, et d’autre part la conquête islamique ; car au contraire du Dar al Salam — ce territoire où l’islam assure son oppressive paix — le Dar al Darb — où celui-ci mène sa guerre d’éradication et de conversion — dévore l’Occident, en brûlant et vandalisant élises, synagogues et bibliothèques, en égorgeant et violant nos citoyens.
Sans céder à la gloriole vaniteuse du « yaqua fautqu’on », regardons comment d’autres ont réussi là où l’hexagone échoue. La Suisse, qui outre son score considérable en termes de libertés économiques et son Produit Intérieur Brut par habitant au double de la France, offre une sécurité enviable. Le Salvador qui, en quatre ans, a éradiqué le narcotrafic et sa criminalité en construisant et remplissant des prisons et en se gardant de tout laxisme. Le Japon qui ne laisse pas entrer l’islam sur son archipel… Notons à cet égard que la remigration des délinquants et criminels étrangers qui plombent nos prisons et nos rues, que l’expulsion des activistes et prêcheurs islamistes, fussent-ils de nationalité française, vers des contrées sableuses, serait hautement salutaire.
Mais toutes ces mesures, ne nous en cachons pas, se heurteraient au chantage au fascisme de la part des ignorants du sens réel de ce mot et le pratiquent cependant avec ardeur, aux cris d’orfraie des politiques, syndicats et fonctionnaires superfétatoires et nuisibles, de ceux qui usent de la politique de l’autruche en vantant un fictionnel vivre ensemble. Rétablir la démocratie libérale aussi bien du point de vue économique que de la liberté d’expression et d’action ne serait pas de tout repos ; cependant urgent et vital.
Depuis Machiavel et a fortiori Hobbes, l’on présuppose que l’État moderne, reposant sur un contrat social validé par le libre consentement des individus, favorise les droits fondamentaux, au premier chef la sécurité. Nous réclamons d’être efficacement protégés par le droit positif, avec l’appui de la force publique. Moins parfait qu’un illusoire et menteur règne de Dieu, l’État peut-être à même de préserver l’humanité des abominations délictueuses et criminelles. Toutefois, si nous devons exiger une paisible sécurité, gardons-nous de la perversion de l’État sécuritaire qui risquerait d’abuser de son droit à décider de l’État d’exception, frôlant dangereusement l’État totalitaire. Car l’État garant, constitutionnel, contractuel et surtout régalien, minimal, n’est pas le Léviathan exigé par Hobbes face à une société qu’il décrit comme un cauchemardesque chaos. Plutôt qu’un lugubre Requiem pour les libertés, nous aimerions entonner un serein et strictement laïc salvator mundi, quoique sans user du mythe de l’homme providentiel, de façon à contrer un effondrement civilisationnel, à promouvoir et voir œuvrer un réel courage civique, un libre esprit critique…
L’espace était démesuré. Comme l’intérieur d’un clocher de cathédrale, ou le patio d’un palais princier, ou encore le large cloître au souffle ascensionnel ; probablement Renaissance. Avec six étages d’arcades où fusaient des colonnes de pierre blonde. Bien plus haut, une géométrie complexe de poutres de bois clair laissait entrevoir une verrière solaire. Dans ce carré aux six larges arcades, je me sentais comme au centre – et cependant au plus bas – d’une Babel intérieure. Autour de mon instrument, seules les galeries claustrales étaient occupées par de discrètes conversations feutrées grâce à l’acoustique particulière, donc inaudibles, auprès de petites tables et de goûters que la pénombre masquait. Dans la vaste piscine sonore où j’œuvrais, une pléiade de fauteuils et de canapés aux couleurs pourpres étaient réservés aux seuls auditeurs de ma performance, quoiqu’ils fussent singulièrement parcimonieux, à vrai dire aux abonnés absents. Ainsi, au sein d’une acoustique onirique, seul mon clavecin pouvait résonner…
En cet insolite salon de concert, je bénéficiais sous mes doigts de la parfaite copie d’un Ruckers de 1624. Je préludai prudemment avec L’Art de toucher le clavecin de mon ami François Couperin.
La fantaisie d’un esthète, qui possédait une chaîne d’hôtels de luxe, et au moyen de l’accointance de l’un de mes professeurs du Conservatoire, me permettait d’être généreusement rémunéré pour quelques heures d’interprétation lors de chaque week-end. Ce qui portait providentiellement secours à mes finances périlleuses.
À quoi servais-je, sinon agiter vainement les ondes du vide, alors qu’aucun amateur de mes modeste talents ne venait montrer son intérêt ? Seul, de loin en loin, Monsieur Charles Heidsik glissait ses mocassins sur le tapis bleuté, semblant délecter son oreille, se contentant de me jeter un regard d’approbation. Voilà un homme dont le laconisme proverbial, voire glacial était racheté par son humble écoute. Qu’importe, je me plongeai dans les prodiges tour à tour scintillants et grave du fabuleux instrument qui m’était confié.
Dès lors que mes doigts étaient chauds et déliés, je tentai le premier livre du Clavier bien tempéré. Les cordes grondaient et scintillaient sous l’emprise des becs échevelés. La sonorité chaleureuse résonnait, se déroulait et s’élevait à l’exact équivalent de mon désir, en cet espace grandiose et cependant indulgent, comme s’il faisait chanter le temps de la pierre et de l’architecture. Qui, hors les photons de la voûte céleste au-delà de la verrière d’altitude, aurait le privilège d’entendre monter une telle gerbe de notes, dont mon doigté aimait à sculpter et caresser la transcendance ?
Mon extase et mon autarcie étaient telles que je n’avais ni vu ni entendu ma discrète auditrice. Monsieur Charles Heidsik apportait lui-même un plateau, une théière couleur jade, une tasse d’égale nuance, quelques douceurs indiscernables. Insigne distinction sans doute à l’égard de la dame. N’ayant pas le moins du monde besoin de consulter mes partitions, je pouvais à la dérobée, sachant que je siégeais dans une ombre relative, l’observer, néanmoins avec la prudence requise. Entièrement vêtue de noir, des escarpins au chapeau démesuré, en passant par la robe longue, ainsi qu’il serait de mise d’arborer en soirée. Curieusement, le chapeau palpitait à peine, comme l’aile d’un papillon de nuit au repos qui la dissimulait presqu’entièrement. Je ne distinguai le prune violacé de ses lèvres qu’à l’occasion d’une gorgée de thé, ce à la faveur de la tasse délicatement manipulée par une main effilée. Elle avait visiblement entre seize et quatre-vingts quatre ans me dis-je, riant intérieurement de mon incompétente perspicacité. Telle qu’elle restait immobile, sculpturale comme un Tanagra, je ne pouvais déduire si elle appréciait ou dépréciait mon interprétation. Peut-être n’était-elle qu’à l’écart du monde, ou se laissait-t-elle sombrer dans le nirvana de la disparition intérieure…
Mes maîtres spirituels étaient Johann-Sébastian Bach et Philip Glass. Etant bien entendu que j’aspirais à devenir mon seul et unique maître, si présomptueux que cela puisse paraître. Et puisqu’ici j’avais toute liberté programmatique, je résolus de jouer enfin mes propres Préludes pour la Voie lactée. Planants, cosmiques, mystérieux, à peine une fluctuation tonale, qui avaient suscité l’étonnement, l’agacement, la réprobation de mes collègues et maîtres ; hors la complicité surprise du peu disert David Androven qui m’avait permis d’ici officier. La dame en noir allait-elle fuir ?
Pas le moins du monde. Peut-être n’était-ce pour elle qu’un bruit de fond solipsiste. Probablement ses pensées, ou le vidage en complétion de son esprit, était loin de porter attention à mes peccadilles. Etait-elle veuve ? Avait-elle perdu un enfant, une sœur, une amie ? Autrement dit, était-elle une allégorie de la Mort ? Il est vrai que s’habiller en noir n’avait plus guère le sens funeste et cérémoniel qui lui était attribué jadis. Cette couleur était de longtemps un gage d’élégance. Et mon auditrice – si son tympan ouvrait sa sensibilité à mon audacieux opus aux bavardes vingt-quatre minutes – ne paraissait en rien devoir modifier son impavide attitude.
Dans le silence des résonances, je contemplais l’ivoire et l’ébène du double clavier, les caressant sans imprimer le moindre mouvement aux touches, comme si j’attendais intensément l’inspiration de mon opus deux. Soudain, une agile main aux ongles prune glissa, entre les miennes encore alanguies sur le clavier, une carte, alors que dans un frôlement de tissu noir la dame s’évanouissait en direction de l’esplanade intérieure de l’hôtel, dont les suites, que je ne rêvais même pas de visiter, étaient, dit-on d’un luxe inouï.
« Carla Meyerberg. Juriste ». Le laconisme de la formulation laissait paradoxalement entendre le rare prestige de cette intelligence ; à moins que j’aime à fantasmer. Rien d’autre qu’une adresse courriel à laquelle je n’oserais recourir. Et sur l’envers, un seul mot qu’une plume or avait sans doute calligraphié : « Merci ».
Je quittai mon salon de concert, un rien abasourdi, pour rejoindre chez mes parents encore, où mon vieux était veuf, mon grenier encombré d’instruments d’occasion, piano droit, basson, violoncelle, xylophone et clavecin aux peintures écaillées, quoique les sonorités aient pu bénéficier d’une soigneuse restauration.
Parador de Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
II
L’Invitation
Le samedi après-midi suivant, sous la hauteur de souffle de l’espace, je retrouvai mon clavecin préféré, dont les claviers attendaient avec impatience la pulpe de mes émotions digitales. Mon auditrice était déjà là. Même robe noire, à moins que de distinguer un rien de plus souple ; même chapeau, quoiqu’un mince ruban rouge l’ornait, que je n’avais pas remarqué la semaine précédente ; à moins qu’il soit avec intention nouveau… Toujours cependant, l’aile souple de ce satané chapeau planait en dissimulant la plus grande partie du visage indéchiffrable, hors ses lèvres, cerise cette fois.
Intentionnellement, Les Barricades mystérieuses de François Couperin furent mon introduction. Après un silence étudié, ce furent un florilège des pièces plus austères et méditatives de Jan Pieterszoon Sweelinck. Je perdais, en interprétant scrupuleusement ces pensées contrapuntiques, la notion du temps, qu’il soit des horloges ou bien des planètes, et même celle de la présence de mon obscure auditrice. Néanmoins, pouvait-on imaginer de concevoir une musique sans auditeur ? De façon à poursuivre avec une œuvre plus chaleureuse, plus brillante, mes préférées parmi les Variations Godlberg furent offertes. Je ne résistai pas enfin à réitérer mes propres Préludes pour la Voie lactée… Comme ivre, les mains suspendues, je laissais de minces échos scintiller en s’évaporant parmi les arcades.
Une silhouette était suspendue au côté de mon instrument. C’était Monsieur Charles Heidsik :
- Si vous voulez bien vous rendre à la table de Madame votre admiratrice. Vous y êtes attendu.
- Asseyez-vous, jeune homme. Vous vous appelez Aymeric Châteaurenaud, vous avez vingt-quatre ans, diplômé du Conservatoire, professeur assistant et concertiste méconnu. Vous vivez chez votre père, êtes célibataire, sans autre liaison connue qu’une éphémère donzelle qui vous a lâché pour épouser un boursicoteur un brin fameux. Vous êtes une personnalité en devenir.
Interloqué, je ne sus d’abord que répondre.
- Vous avez mené tant d’investigations, Madame. Pourquoi ?
- J’aime savoir à qui j’ai affaire.
- En échange, si je puis me permettre, je ne sais rien de vous, sauf, grâce à votre carte, vos nom et prénom. Et votre mystère.
Lentement, elle déplia le rebord de son chapeau, puis le jeta sur le canapé adjacent :
- Madame a dix ans de plus que vous. Consultante en finances internationales, optimisation fiscale et fonds d’investissement. Veuve et heureuse de l’être. Ni enfants ni amant. La musique – donc la vôtre – en tiennent lieu.
- Vous me voyez aussi abasourdi que désemparé. Néanmoins enchanté.
Son visage était surprenant. Aux traits réguliers s’ajoutait une hauteur plastique dont la noblesse me laissait stupéfait ; sans compter l’aura des chefs-d’œuvre de l’humaine nature. Plus encore, si possible, je fus frappé par l’hétérochromie de son regard : un œil azur, l’autre jade.
- Jouez-vous d’un instrument ? Et lequel ?
- Pas le moins du monde. Hors le Steinway de mon grand-père que je ne sais que tapoter, je suis plus exactement une mélomane, et fort habituée des concerts et des opéras.
- Comment en êtes-vous venue à m’écouter ?
-Il est vrai que jusque-là j’ignorais tout du clavecin. Que je rangeais au rayon des désuétudes. Rien qui vaille pour moi la beauté du piano romantique et du bel canto. C’est Charles Heidsick, par ailleurs l’un de mes clients, qui m’a auprès de vous convié. Et, en effet, à ma grande surprise, me voilà impressionnée par l’instrument, votre jeu, les émotions que je ne pensais pas voir déployer un clavecin. J’ai reconnu Bach à plusieurs reprises ; mais les autres ?
- Couperin et Sweelinck.
- Et le plus étrange, que chaque fois vous avez joué à la fin ?
- Euh… J’avoue que je me suis laissé emporter. C’est un peu présomptueux. Il s’agit de ma propre composition, que j’ai intitulée Préludes pour la Voie lactée.
- Je n’imaginais qu’une telle musique soit possible. Vous m’avez emmenée loin du monde. Je ne crois en aucune métaphysique, mais en cet art métaphysique, il y a une évidence.
- Vous être trop indulgente.
- Jouez-vous et composez-vous pour d’autres instruments ? Avez-vous des projets, insolites, ambitieux ?
- Je ne sais pas si cela sera convaincant, mais il peut m’arriver d’interpréter au piano la Wandererfantasie de Schubert, la Sonate au clair de lune de Beethoven ou le Jardin sous la pluie de Debussy. Quant au violoncelle, je peux, maladroitement, lui asséner quelques Suites de Bach ou de Britten. C’est tout. J’aimerai composer un dialogue violoncelle et piano, mais cela reste pour l’instant velléitaire. J’ai encore des mondes à explorer pour le clavecin ; cela au moins est certain. Et si j’étais fou, ce serait un opéra, sur un sujet emprunté à la tragédie grecque…
- C’est une belle folie. Mais n’êtes-vous pas totalement hors monde ? Je veux dire : le monde contemporain qui nous entoure… Par exemple, je suppose que, comme moi vous être entré ici par les avenues nobles des Grands Magasins, encore préservés. En revanche ne vous avisez de vous faufiler par le sud, plus exactement le quartier juif, qui n’a plus rien de juif d’ailleurs, infesté de junkies, de narcotrafiquants, de populations exogènes, coraniques et consanguines, pour rester dans l’euphémisme.
- Je ne veux pas avoir conscience de tout cela. Seul mon art doit compter. Et ceux pour qui la beauté compte effrontément.
- Sans doute avez-vous raison. Mais le crime n’est pas un des beaux-arts.
À cet instant, le digne et grisonnant Charles Heidsik, toujours élégant en son costume trois pièces, sa cravate bouffante, sa pochette de soie et ses Weston, tout l’ensemble aussi mordoré que les montures d’écaille de ses lunettes, apparut :
- Votre table vous attend. Suivez-moi, je vous prie.
- Aymeric, vous êtes mon invité. Vous n’avez pas même un instant pour protester
- Cet ancien monastère, abandonné, désacralisé, restauré, a conservé pour nous son église, qui est aujourd’hui notre restaurant.
En effet, au-dessus des tables espacées comme des îles, des archipels, le transept élevait ses colonnes, le chœur sa coupole, le tout enduit de blanc pur. Les vitraux ne figuraient que des variations géométriques, lumineuses. D’autorité, notre hôte nous installa droit sous la couple, sous son oculus à la clarté également dépourvue de la moindre divinité providentielle.
- Cher Aymeric, vous habillez-vous toujours avec ces chandails mous, informes et gris escargot ? Votre charme mérite mieux que cela. Nous veillerons à y remédier.
- Et cette chère Clara serait toujours en noir ?
- Rassurez-vous, je vous réserve bientôt d’autres nuances… En attendant, que diriez-vous d’une suite de fruits de mer ? Vous n’y êtes pas allergique, au moins ?
- Non au contraire, j’en suis friand.
- Nous n’avons pas que le goût musical en commun. Huitres en gelée, pain de langoustines, feuilleté de homard et sa crème à l’aneth…
- Avec plaisir. Cependant, lorsque je vous rendrai votre invitation, je serai contraint de vous proposer de plus modestes menus.
- Je saurai les accepter. Peut-être, en dégustant la chair de nos crustacés, consentirez-vous à me raconter votre aventure malheureuse avec votre ex et fausse petite amie…
- Si vous pensez que cela n’est pas dépourvu d’intérêt…
Parador de Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
III
Confessions réciproques
- Elle s’est assise à côté de moi dans le Parc des Hirondelles. « Vous êtes joli garçon », me dit-elle. Le compliment me laissa muet, alors que la finesse aquiline de son nez, l’arc de ses lèvres, sa chevelure rousse bondissante et sa chute de rein joliment pulpeuse éveillaient en moi une pulsion hormonale inconnue. Arguant de la fermeture imminente du Parc, elle m’entraîna par la main au travers de rues que je ne compris pas tant je me sentais grisé par le pépiement de sa voix et la fragrance de sa gorge qu’un chemisier entr’ouvert laissait deviner. Nous étions d’un coup propulsés dans un étrange bar de nuit, meublé de métal et de cuir, éclairé de néons multicolores papillotant où une faune interlope s’agitait de manière stroboscopique. En cet antre, l’Amandine qui me tourneboulait la tête, me fit boire un cocktail qui m’étourdit à la fois le cerveau et le porte-monnaie. Elle ne manquait pas de se frotter lascivement contre mon flanc, mais sans se laisser embrasser. Chaque jour, nous avions rendez-vous dans notre parc pour retourner à la nuit tombée exécuter notre show bien réglé dans le bar aux néons abrutissants. Je n’appris pas grand-chose sur elle, qui, prétendait-elle, travaillait dans le design, la mode, les fanfreluches, sans vouloir préciser si elle les créait, ou si elle ne faisait que les vendre dans une quelconque boutique. Si je ne voyais rien d’autre qu’elle, accroché comme un pendu par le grain de beauté qui ornait une aile de son nez, étouffé par le vent de sa chevelure sans cesse agitée, et mesmérisé par ses pupilles vertes comme des grenouilles, j’étais vu, observé, jaugé, à mon corps défendant. Car au bout de quelques soirées, lorsque le parc parut soudain désert, je rejoignis seul, inquiet, dévasté, le « Bar des Paillettes », selon son nom. Elle y était ; au bras d’un bellâtre encostumé qui me dédaignait d’un œil aussi froid que les glaçons de ses cocktails. Lorsque je voulus, idiot, grand idiot, triple idiot, plaider ma causer, la donzelle Amandine, si décorative, si pleine de pépiements aguicheurs, me tira par la manche dans un coin : « Regarde, petit Aymeric impécunieux, à mon doigt ce diamant. Je te remercie pour ton rôle de composition, tu as su rendre jaloux celui qui ne prétendait pas s’engager. Le gros poisson est pris. Face au Senior financier de Brelin & Consorts, qui m’offre une vie de luxe, le petit tapoteur de clavier ne fit pas le poids : aucune chance. Ainsi le menu fretin s’incline. Adieu ». Que pouvais-je rétorquer ? Je ne revins ni au Parc des Hirondelles, ni au Bar des Paillettes. J’avais été floué comme un bleu. Je n’avais pas connu le partage sentimental ; et je restai puceau comme un étourneau tombé du nid. Oh pardon, c’est sans intérêt, je vous ennuie…
- Jeune homme, si cette Amandine s’est joué de vous, elle n’a pas commis le moindre délit. Aucun recours légal ; même si quelques cocktails hors de prix ont rincé vos économies. Pas le moindre recours légal n’est envisageable. Mais n’y avez-vous pas gagné quelque expérience ?
- En effet. Et cela se replie dans le portefeuille des souvenirs, comme un assignat démodé. Cependant, Clara, si je peux me permettre d’user de votre prénom, vous me devez bien votre histoire-miroir, n’est-ce pas ?
- J’ai été mariée à l’âge qui est le vôtre. N’ayant pas la force de résister à la pression ambiante. Un mariage arrangé par nos ancêtres, de façon à consolider et associer comme tenon et mortaise deux patrimoines financiers et immobiliers. De plus j’étais moi aussi fort décorative au bras de Monsieur, disait-on lors de quelques soirées mondaines obligées. Hors cela, aucun point commun. Monsieur, dont le menton lourd était sans répit noir d’une barbe de trois jours, ne considérait que la gestion des portefeuilles d’actions d’autrui – moyennant un solide pourcentage – et surtout le sien. Sinon, il passait ses soirées dans les bars à cocktails – lui aussi – ne rentrait que pour dormir. Nous avons toujours fait chambre à part. Il me trouvait « froide » et préférait quelques chaudes maîtresses d’occasion. Voilà qui me laissait en effet froide, tant qu’il restait lointain, ne risquant en rien d’interférer dans mes affaires, mes loisirs, risquant encore moins, de fait, de m’offrir quelque saloperie vénérienne. Il est mort brusquement, il y a un an, dans un de ces bars à liqueurs et autre substances, d’une surdose de cocaïne et de fentanyl. Je n’eus que le désagrément de devoir reconnaître son cadavre à l’Institut médico-légal. La comédie cérémonielle de la messe funèbre, de l’enterrement et des condoléances que l’on croyait devoir m’adresser, eut le mérite d’être brièvement expédiée en à peine trois jours. Et me voilà libre !
- Encore une fois il n’y a pas d’histoires d’amour, que des histoires d’argent.
- Qui sait ? Eh bien, Aymeric, nous nous revoyons samedi prochain, n’est-ce pas ?
J’eus la surprise de voir son index s’imprimer du baiser de ses lèvres pour se poser un instant sur ma joue gauche, alors qu’elle s’éclipsait… Sa chevelure brune et lisse, coulant jusqu’au niveau de ses genoux, s’était imprimée durablement sous mes paupières.
Pascal Richet : Des Savants et des dieux, Les Belles Lettres, 2026, 696 p, 49 €.
Véronique Boudon-Millot : L’Invention de la médecine de la Grèce à la Chine,
Les Belles Lettres, 2026, 358 p, 29 €.
Laurent Ferri : Athanasius Kircher. Un savant-Machine à l’ère baroque,
traduit du latin par Laurent Ferri,
Les Belles Lettres, 2026, 400 p, 26,90 €.
L’on croit compter la genèse biblique comme la référence absolue en terme de création du monde. Pourtant il faut se résoudre à dépasser l’illusion et aborder bien d’autres origines du monde ; ce au pluriel, à l’instar du titre de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet. Ainsi compris, les mythes sont les ancêtres des sciences, dont les prémices sont dans l’Antiquité, depuis la Mésopotamie jusqu’à Rome, en passant par la Grèce, tel que Pascal Richet les déploie dans ses sommes documentées. Mais aussi jusqu’en Chine ancienne, en particulier dans le domaine de la médecine. Notre curiosité, si elle s’aventure jusqu’à l’ensemble de l’univers, ses galaxies et ses trous noirs, jusqu’aux investigations les plus récentes, ne peut manquer de réhabiliter un bizarroïde savant de l’ère baroque : Athanasius Kircher.
D’où vient le monde qui nous entoure ? Par quels prodiges et mystères a-t-il assuré sa conception ? L’unité de la quête poursuivie en la matière par l’humanité ne doit pas cacher « la pluralité des commencements ». Or, de la cosmologie mésopotamienne à la cosmologie « quantique à boucles », l’opus de Jean-Pierre Luminet doit être considéré comme une véritable encyclopédie de l’imaginaire et du réel savoir scientifique. Le mythe, la religion et la poésie rejoignent ainsi les plus actuelles connaissances et spéculations scientifiques, sans faire l’impasse quant aux successives doctrines scientifiques.
L’ouvrage anthologique, modestement intitulé Les Origines du monde, et intelligemment commenté, se décline en quatre grandes parties : les mythes fondateurs, les « discours rationnels d’inspiration philosophique ou théologique », les visions scientifiques modernes, et, enfin, les visions poétiques et littéraires.
Un vaste panorama se déploie, entre l’Egypte aux eaux primordiales, la Perse, la Grèce et sa Théogonie d’Hésiode, la Palestine et son verbe biblique. Plus loin, Chine, Japon, Scandinavie, Amériques, Afrique et Australie aborigène. Soit les dieux précèdent la création de l’univers, soit ils sont conçus lors d’un « accouchement céleste », ou depuis le vide, un œuf – comme chez les Dogons du Mali –, le chaos babylonien, la boue, voire un arbre, comme dans le Rig Veda… Cependant des archétypes de la pensée cosmogonique permettent d’associer nombre de « violences primordiales » à l’actuelle théorie du Big Bang. Or le mythe se veut autant explicatif que fondateur d’une culture, d’une société. Par exemple, chez les Baga de Guinée, d’un monde aquatique primordial surgit un palmier, asseyant l’importance de cet arbre nourricier de la communauté.
La jonction entre le mythe et la raison se fait avec le Timée de Platon. Car le démiurge ordonne le chaos selon un principe de proportion. La cosmogonie devient cosmologie, entre Aristote qui pensait le monde comme une entité inengendrée, puis Lucrèce, Leibniz et Kant. Il n’en reste pas moins que le modèle biblique façonne longtemps la pensée occidentale : Dieu est l’horloger suprême de Newton, la rationalité gardant son origine divine. Peut-être la « constante cosmologique » d’Einstein en est-elle la trace… À cet égard l’on passe presqu’abruptement de La Sepmaine, par Du Bartas, en 1529, où l’on devine les sept jours de la Création, aux Considérations cosmologiques sur la relativité générale.
Lorsque les modèles scientifiques récents se découvrent et s’inventent, l’on s’oriente vers une origine sans créateur. Les mathématiques explicitent le cosmos, la relativité et la physique quantique irriguent l’astrophysique, grâce à des instruments de plus en plus sophistiqués, entre télescope et Hubble. Disparu le démiurge, au profit de la singularité initiale, de fluctuation du vide, d’expansion, de champs quantiques… Un surgissement d’énergie sans cause suffirait.
La découverte du rayonnement de fond cosmologique, en 1965, infirma la théorie de la création continue. Le Big Bang est « une cosmogenèse issue d’une fluctuation du vide quantique ». Voilà qui reste aussi vertigineux que les plus anciennes dynamiques des mythes, sans que le mystère soit évacué. Reste que la question, « Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ne perd jamais de son actualité. De même l’attente impatiente à l’égard de cette Théorie du Tout qui réconcilierait la relativité générale et la mécanique quantique. Peut-être faut-il y conjoindre la théorie des boucles de Rovelli…
Si nombre de poètes anciens, tel Lucrèce ou Ovide, ou encore Agrippa d’Aubigné dans sa Création au XVII° siècle, ont chanté la genèse du monde, des contemporains n’abandonnent pas un tel défi, comme Jacques Réda qui consacre un sonnet au « big bang », « Ce gros boum qui nous sert à présent de balise »… Mais surtout, Raymond Queneau en fit en 1950 une épopée toute moderne et bouillonnante, intitulée Petite cosmogonie portative qui commence ainsi :
Sachons qu’un astéroïde porte son nom. En effet, Jean-Pierre Luminet (né en 1951) est directeur de recherche au CNRS pour le Laboratoire d’astrophysique de Marseille. Ses ouvrages sont justement renommés, tel son diptyque consacré au Destin de l’univers[2] et sous-titré « Trous noirs et énergies sombres », comme s’il s’agissait de l’alliance de la science la plus prospective et de la mélancolie…
« L’invention du cosmos » est grecque. C’est la formule employée par Pascal Richet dont il faut saluer l’extraordinaire diptyque intitulé Des Savants et des dieux. Le premier volet[3] voyageait depuis la divination babylonienne et l’Egypte, le second depuis les philosophes présocratiques jusqu’aux penseurs chrétiens. Soit un large panorama scientifique de l’Antiquité. Sauf que la science nait dans un substrat de croyances philosophiques, religieuses ou métaphysiques propres à chaque civilisation : Mésopotamie, Grèce, Rome, Islam, Byzance et Occident latin. Parmi 4 000 ans d’histoire, l’influence des idées et des croyances est considérable à l’égard des savoirs scientifiques en formation. Les transmissions entre générations et civilisations sont nombreuses, rejetant parfois, oubliant parfois, conservant souvent.
De la divination babylonienne au miracle grec, l’émergence de la science se produit d’abord en Mésopotamie sous la forme d’une étonnante astronomie mathématique. Mais aussi dans les temples, dans les villes où émergea la notion d’État, où naquit l’écriture, donc les archives. L’on chercha d’abord à déchiffrer les messages divins descendus des cieux, ce qui conduisit l’astronomie mésopotamienne à des sommets. Cependant la véritable science de la nature dut attendre les Grecs. Si l’on oublia la civilisation et l’astronomie mésopotamienne, quoique retrouvées plus tard grâce aux soins des philologues et archéologues à partir du début XIXe siècle, la Grèce fut à cet égard fondatrice.
Avec le secours des investigations menées sur les textes anciens couvrant une période de onze siècles, l’on découvre combien « l’enquête sur la nature »est la fondation sur laquelle s’appuiela science. D’abord, au VI° siècle avant notre ère par d’audacieux penseurs en Ionie, sur la côte ouest de l’Anatolie. Hors de tout cadre étatique ou religieux rigide, ces philosophes de la nature interrogent assidument le pourquoi et le comment des choses. Cependant le divin reste au pivot de leurs réflexions lorsque les écoles philosophiques, dont celles de Platon et Aristote, se mettent à briller. À l’occasion du christianisme, cette empreinte est telle que la philosophie se confond avec un culte rendu à Dieu. En ce sens, cette enquête sur la nature fait intimement partie de la doctrine chrétienne. Au point que nombre de membres du clergé à travers les âges se font à la fois théologiens et scientifiques.
Parmi les premières investigations, notons celles d’Anaximène qui pensait l’air illimité, de Pythagore qui unifiait le nombre et l’harmonie, l’étonnant Philolaos qui croyait à la terre et à « l’anti-Terre ». Ensuite, l’atomisme est imaginé par Démocrite, Epicure, puis le Romain Lucrèce. Quant à Aristote n’est-il pas encyclopédiste ? Serait-il également le père de la future bibliothèque d’Alexandrie ? Il est question de la rotation de la terre sur elle-même, de « l’imposante machinerie ptoléméenne » quant à l’organisation de l’univers, même si l’héliocentrisme est encore loin. Quant aux Latins, qui aiment tant l’astrologie et la divination, ils ont avec Sénèque leur « philosophe stoïcien de la nature ». César impose, lui, le calendrier julien. Le christianisme, plus préoccupé de son dieu, de ses anges, n’empêche cependant pas la philosophie naturelle de Proclus, pour qui le monde est éternel. En phase avec le néoplatonisme, l’on prétend la véracité du géocentrisme. Mais un certain Marcianus Capella, certes plus vulgarisateur que scientifique, n’est-il pas le seul auteur ancien mentionné dans les Révolutions des orbes célestes de Copernic…
Nourrie par une documentation et une bibliographie époustouflante, cette série Dessavants et des dieuxforce l’admiration. Loin de rester toujours d’apparence austère, elle est parfois ornée d’illustrations, dont une reconstitution du fameux calculateur d’Anticythère (p 174), qui déterminait le mouvement du soleil, des planètes supérieures et du cosmos. Probablement avait-il été construit à Rhodes pendant le deuxième siècle avant Jésus Christ.
Outre cet ouvrage éblouissant, Pascal Richet, physicien émérite à l’Institut de Physique du Globe de Paris, est l’auteur de travaux en géochimie, géophysique, thermodynamique, science des matériaux et histoire des sciences distingués par l’Académie des sciences, l’European Geophysical Union, l’European Assocation of Geochemistry, l’American Ceramic Society et la fondation von Humboldt. Il n’aura pas œuvré en vain…
Il est permis de s’intéresser à l’invention d’une autre science que nous avons omis de mentionner jusque-là, mais à dessein : celle de la médecine, de la Grèce à la Chine, en ouvrant l’ouvrage produit sous la direction de Véronique Boudon-Millot. Ce sont, en vertu du sous-titre, des « regard croisés entre l’Orient et l’Occident ».
Naitre, mourir ; et entre temps les maladies. À cette destinée l’humanité a tenté d’apporter soulagement, remèdes, traitements. Les successives et diverses civilisations, babylonienne, égyptienne, grecque, romaine, syriaque, arabe, hébraïque, arménienne, indienne et chinoise, ont toutes à leurs manières contribué au savoir des praticiens, en posant les fondations de ce qui devient, bien plus tard, la médecine moderne.
Magie et thérapie se confondent à Babylone, pendant le II° millénaire avant Jésus-Christ, exorcismes et incantations n’étant jamais loin du diagnostic. Chez les Grecs, ce sont Hippocrate – fort influant en Egypte alexandrine – et Gallien médecin des gladiateurs qui dominent, ce dernier avec un corpus de 20 000 pages. La médecine hippocratique reste importante dans le cadre médiéval, lorsqu’il s’agit d’« être utile ou ne pas nuire ». Mais aussi celle galénique, pendant quinze siècles. Quoique l’on puise longtemps dans les recettes populaires transmises par Pline l’Ancien. Cependant l’enseignement de Gallien, enfermé dans la théorie « des quatre éléments, des quatre humeurs et des huit tempéraments », perdit définitivement son prestige à l’occasion de l’anatomie de Vésale qui pratiqua la dissection au XV° siècle et de la découverte de la circulation du sang par Harvey au siècle suivant.
Héritée des Grecs, la médecine syriaque transmet ses savoirs vers le monde musulman, qui bénéficie également de l’apport indien. Vers le IX° siècle, les Arabes s’enrichissent de traductions faites par des Syriaques chrétiens. Quant à la tradition juive, elle sait étudier le corps humain, penser l’alimentation, les remèdes. De surcroit, l’on connait en Arménie un traité intitulé Consolation des fièvres qui est un manuel épidémiologique, dans une culture où la pharmacopée sait être abondante, faute d’être toujours efficace.
Plus loin, l’Inde cultive le concept de « la continuité de la matière de l’univers et celle du corps humain ». Lors de « l’ère des manuscrits », la médecine chinoise s’appuie sur des « dossiers médicaux familiaux », mais d’abord, dès l’époque des Han (pendant deux siècles avant Jésus Christ), sur des textes classiques de la tradition médicale de Bian Que, et « un modèle anatomique représentant un corps humain doté de méridiens et de points d’acupuncture ».
Cependant l’on se doute que, sans anesthésie, radiographie, chirurgie aseptique, ni antibiotique, tout cela reste une préhistoire du soin moderne.
Avec le secours de onze spécialistes, cet ouvrage bourré de pathologies et de traitements – certes plus ou moins fantaisistes – permet d’éclairer les conditions qui ont présidé à l’émergence d’un savoir peu à peu détaché des mythes et des superstitions. Fruit d’une collaboration inédite entre les universités de Paris, Shanghai et Pékin et d’abord publié en chinois, ce livre érudit dévoile les jalons les plus notables de la pensée médicale originaire et en expansion.
Toujours parfaitement curieux, mais pas toujours sérieux ces scientifiques ! Qu’importe si au moins l’un d’entre s’est parfois lourdement trompé, mais il ne doit manquer à notre mémoire. Athanasius Kircher (1602-1680) est un savant baroque dans tous les sens du terme : surabondant, excessif, brillant, obscur. Quoiqu’ayant réussi à traduire le copte, il pensait avoir découvert le secret des hiéroglyphes, pour lui « une rhétorique divine inventée par les Hébreux ». Peine perdue ; il fallut attendre deux siècles pour assurer le succès de Champollion en la matière. Il n’en reste pas moins que sa production encyclopédique est fascinante, que sa trentaine d’ouvrages bourrés d’érudition et de gravures figurent parmi les sommets de la bibliophilie.
S’il existe un beau livre[4] présentant avec lui nombre de gravures illustrant ses opus, voici une incontournable anthologie des textes de ce Père jésuite, couvrant les sujets les plus divers. Avec les visières de la foi religieuse, il se voulait être l’exact observateur de l’Arche de Noé, ou encore l’archéologue de la tour de Babel dont son musée conservait une pierre, et au service de laquelle « il y a avait assez de bras pour la construire ». L’on se moquait de lui lorsqu’il pensait que la musique pouvait guérir des morsures de la tarentule (d’où la tarentelle). Ou qu’il défendait la génération spontanée des crocodiles dans la boue du Nil. « Plus charlatan que savant », disait-on de lui. L’on se souvient de sa déclamation dans le cratère du Vésuve, qui louait la « profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ». Après avoir été enthousiaste en sa jeunesse, Leibniz ne manqua pas de se moquer du vieil Athanasius Kircher.
Eclectique, ce dernier publia un De Arte magnetica, s’intéressa à la lumière, au bois fluorescent, aux couleurs de l’urine, voire à une machine fonctionnant à l’énergie solaire. L’étude de la musique le conduit à affirmer que « Dieu est me grand organiste de l’univers ». Dans Œdipus Aegyptiacus, il postula l’« origine égyptienne des diableries des Aztèques. Mieux, parmi son Itinerarium Exstaticum, il imagine d’autres plantes, animaux et humains sur d’autres planètes. Le Mundus Subterraneus n’a pas de secret pour lui, y compris ses dragons ; et c’est à soixante-dix ans qu’il se fait spéléologue ! Plus exotique, le Dalaï-Lama est un « faux roi et faux dieu. Curieusement, il s’inquiète de la condition des femmes en Chine, tout en appréciant le thé « boisson idéale pour l’érudit ». De toute évidence, il ne peut ignorer la « physionomie de l’homme d’Etat », dont le front « bien ouvert » et « l’œil bien brillant » permettent qu’il soit « éclairé du bien et du mal, du vrai et du faux ». Son idéalisme politique étant aussi touchant que sans limite.
Mathématicien, maîtrisant tant l’hébreu que le grec, collectionneur et concepteur de machines, mais aussi de la Fontaine des quatre fleuves, sculptée par Le Bernin à Rome, il fut plus tard l’objet d’une admiration gourmande de la part d’Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose. Chercheur livresque, il n’en fut pas moins un pionner de l’égyptologie et de la sinologie. Visionnaire, il établit la première carte des courants marins, observa au travers du microscope des cellules sanguines infestées par le virus de la peste. Décrivant le « stylus fantasticus » en musique, transcrivant le chant des oiseaux, il imagina le mégaphone, sans omettre de perfectionner la lanterne magique… Un prodige, vous dis-je ! N’eut il pas en son temps l’intuition de l’intelligence artificielle…
Traduisant avec soin depuis un latin « souvent pédant, voire amphigourique » un bouquet de ses écrits parmi seize volumes, Laurent Ferri ouvre pour nous une précieuse porte vers un encyclopédiste méconnu, charnière entre humanisme et Lumières, entre mythe et raison. Bourré de notes, d’une abondante bibliographie et d’un cahier d’illustrations – où l’on devine la Maison de Kircher « théâtre de la nature et des arts », où s’étalent squelettes, globes, obélisques et coupole étoilée –voici un prodigieux cabinet de curiosité autant qu’un exceptionnel jalon de l’histoire des sciences.
La quête de science ne s’éteindra qu’avec l’homme. À moins que la pullulation de l’intelligence artificielle et des robots – humanoïdes ou non – ne la conduise à se passer de l’homme, cette espèce surnuméraire…
Abbatiale Notre-Dame-la-Blanche de Selles-sur-Cher, Loir-et-Cher.
Photographie : T. Guinhut.
Quatre figures de la poésie
allemande, irlandaise, russe et persane :
Paul Celan, Seamus Heaney,
Sergueï Essenine & Forough Farrokhzad.
Paul Celan : Poèmes de Czernowitz 1938-1945,
traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 2026, 276 p, 21,90 €.
Seamus Heaney : 100 poèmes, traduit de l’anglais (Irlande du nord)
par Patrick Hersant, La table ronde, 2026, 368 p, 22 €.
Sergueï Essenine : Journal d’un poète,
traduit du russe par Christiane Pighetti, Allia, 2026, 160 p, 12 €.
Forough Farrokhzad : J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète,
Poésie Gallimard, 2026, 432 p, 10,40 €.
La poésie est-elle notre ombre ou notre lumière ? Elle surgit de surcroit des zones d’ombres les plus noires de nos civilisations, comme de la langue allemande entre 1938 et 1945, sous la plume de Paul Celan, depuis Czernowitz. Et si l’on suit un chemin centrifuge vers des marges de l’Europe, l’on peut lire l’anthologie en 100 poèmes de l’Irlandais du nord Seamus Heaney ; avant d’aborder ses confins avec le Journal d’un poète, soit celui du Russe Sergueï Essenine. Enfin, pour tenter de trouver une lumière dans les failles de la théocratie militaire de l’Iran totalitaire, irons-nous rejoindre une poétesse persane, Forough Farrokhzad, fameuse parmi les auteurs phares du XX° siècle. Même si les Muses ne leurs ont pas toujours été clémentes en des temps de détresse.
Une ville cosmopolite, ballotée par l’Histoire, telle fut Czernowitz, autrichienne, puis roumaine, ensuite soviétique, aujourd’hui ukrainienne et désormais nommée Tchernivtsi. Elle vit en 1920 naître Paul Celan, qui, à peine au sortir de l’adolescence, est jeté dans un camp de travail, où il trouve cependant l’énergie d’écrire.
Si des recueils éblouissants comme La Rose de personne (1963), des textes iconiques comme Fugue de mort, avec ses vers fulgurants et tragiques consacrés aux camps d’extermination, en particulier Auschwitz, ces Poèmes de Czernowitz (remarquons la rime intentionnelle) étaient inédits en français, pourtant d’autant plus précieux qu’une telle œuvre de jeunesse n’a rien d’immature ou de l’ordre du brouillon. Et pour ceux que rebuterait l’écriture parfois cryptique et absconse du poète d’âge mûr, un tel recueil d’une centaine de poèmes leur paraitra plus abordable, ne serait-ce que lorsque l’amour est le vecteur invité.
En effet parmi ce qui est le plus souvent composé de quatrains, le lyrisme s’épanche, quoique innervé d’une profonde inquiétude métaphysique. Au travers de poèmes titrés « Plainte » ou « Flocons noirs », la mélancolie est palpable. En ce sens « Pavot » est probant :
« Il craint seulement, quand s’effondreront ses flammes,
parce qu’étrangement l’haleine des jardins l’effraie,
de découvrir à l’œil de la plus tendre de toutes
son propre cœur noirci par la mélancolie. »
Aux dépends du monde des hommes et des villes, de l’actualité politique et guerrière, parmi toutes ses images de la nature sont récurrents ceux qui deviennent des vocables conceptuels : « nuage », « étoile », « roche ». De même une litanie florale court dans le flux versifié et rimé : « renoncule », « angélique », « ancolie », « colchique », souvent fleurs amères ; et bien entendu l’hypnotique « pavot »… Que l’on retrouve dans le titre ultérieur marqué par la figure de l’opposition : Pavot et mémoire.
Parmi tant d’étrangetés oraculaires, citons in extenso « Solitude », peut-être le plus beau de ces Poèmes de Czernowitz :
« Je vis sous mille pierres blanches
que toutes les nuits m’ont lancées.
Je les entasse sous mon noir linceul.
J’attends ici que tu passes.
Au cadran solaire j’ai volé les heures
Et n’ai laissé leur temps qu’aux fleurs.
Elles le partagent avec mes chiens noirs
Et disent à mes carabes ce qu’il en est.
À l’archer, j’ai tendu les flèches.
Aux corbeaux, j’ai enluronné les cœurs.
Pour ce qui est de la vie, rien ne presse plus.
Je regarde vers toi loin par-delà la mer.
Je sais retarder de sept ans la lune.
Mais pour qu’un jour je puisse t’effleurer d’étoiles,
je fais voler les pierres en guise de comètes,
et je suspends mes âmes en guise de panache. »
Ainsi le poète se veut une sorte de magicien, voire comme un second Christ, pour tenter de conjurer le tragique destin du monde. Non sans que la judéité reste prégnante :
« Le vacarme est très fort et je devrais encore me battre avec l’ange de Jacob ?
Seul avec les tombes juives, je sais. Tu pleures, ô mon aimée ».
Et l’on peut légitimement supposer que ce « tu » récurrent s’adresse à Ruth Kraft, qu’il a aimé pendant quatre ans, et à laquelle il envoya bien des lettres, y compris chargées de poèmes. Par exemple, dans « Berceuse » :
« Oh mon aimée, ferme les yeux qui brillent.
Qu’il ne soit plus de monde que ta bouche luisante. »
En ce monde tout intérieur, conjuguant Eros et Thanatos, en cette profusion d’éléments naturels propres au symbolisme, le lyrisme, y compris douloureux, est omniprésent. Pourtant, alors que l’écriture parait éviter toute référence, toute instrumentalisation par le temps de l’Histoire, par celui du nazisme et de l’antisémitisme forcené dont sont victimes les parents du poète, les allusions à l’époque pour le moins troublée se font probablement jour. Surtout si l’on pointe :
« Que serait-ce, mère : croissance ou bien blessure –
Si je sombrais aussi dans les neiges d’Ukraine ? »
Comment faut-il lire la conclusion du premier poème : « Mieux vaudrait / du sang » ? Plus loin : « Au vent vient de nouveau une idée de bêtise / met en fouillis les astres et fait peur aux carabes ». L’abri de la poésie tente difficilement de ne pas être écroulé. À cet égard, le dernier poème de ce recueil s’intitulant symboliquement « À la dernière porte », ne cherche-t-il pas quelque secours :
« Dans le cœur de Dieu j’ai tourné un fil d’automne,
J’ai pleuré une larme au côté de son œil… »
Rassemblement de six parties poétiques, entre « Le marchand de sable » et « La fenêtre de la tour sud », ce recueil est fondamental. Il éclaire la genèse d’un vaste conglomérat d’œuvres à venir, dont Renverse du souffle et Partie de neige. C’est ainsi ce septième volume publié par les éditions du Seuil, non seulement traduit, mais éclairé par d’abondantes notes, grâce au soin scrupuleux de Jean-Pierre Lefebvre, est au service de ce qui reste « le doux vers allemand, la rime douloureuse ».
Poursuivons notre voyage chronologique et géographique en se dirigeant vers l’Irlande du nord, avec Seamus Heaney (1939-2013). Etonnant traducteur, il se fit l’interprète de l’épique Beowulf aussi bien que du livre VI de l’Enéide de Virgile. Ses recueils sont une grande poignée de réussites, en particulier son premier, Mort d’un naturaliste, et son dernier Human Chain, entre temps couronnés par le Prix Nobel de littérature en 1995. Ce pour son « œuvre singulière, caractérisée par sa beauté lyrique et sa profondeur éthique qui fait ressortir les miracles du quotidien et le passé vivant ».
Il méditait une anthologie qu’il ne put mener à bien ; la voici en 100 poèmes, grâce à la vigilance de ses enfants, et en particulier de Catherine Heaney, en 2018, qui entendit privilégier, outre les textes à résonnance familiale et d’amour, ceux qu’il aimait lire à haute voix. Ceux pour lesquels il prétendait, en la pointe du poème « À la bêche » : « Entre mon pouce et mon index / repose le stylo trapu. / Il sera ma lame ».
Ancrée dans le paysage rural, la poésie de Seamus Heaney aime les descriptions, et use de la nostalgie familiale autant que la douceur de la nature ancestrale. Les mythes celtiques et les morts enfouis dans les tourbières témoignent du passé, comme cet « homme de Graubale :
« On le dirait moulé
dans le goudron, gisant,
sur un coussin de tourbe,
comme en train de pleurer. »
Par ailleurs les conflits sanglants et « la haine immémoriale » opposant catholiques et protestants d’Ulster rendent une sonorité tragique indéfectible :
« L’Ulster, quoique britannique, n’avait pas de droits
Sur la lyrique anglaise : partout autour de nous,
Encore innommé, le ministère de la peur. »
Empêchant que le poète accède à la paix désirée, la mémoire des victimes et la mort de la mère sont de lourdes blessures :
« L’espoir est vain dit l’histoire,
De ce côté de la tombe ;
Mais exceptionnellement
Une lame de justice
Enfin déferle, faisant
Rimer espoir et histoire. »
Ecrivain humaniste, car « tout art vise la paix », il n’emprunte pas la haute figure de l’intellectuel. En renvoyant à son origine paysanne, il se comparait volontiers à un agriculteur, creusant la langue pour extraire tant d’émotions vécues. Il est à la fois « maître de l’élégie, / soudeur de l’anglais ».
Seamus Heaney reste prodigue d’images puissantes et suggestives. Par exemple, sa « Loutre » est une métaphore érotique :
« Mes mains sont une eau que l’on sonde.
Tu es ma palpable, mon agile
Loutre de la mémoire
Au bassin de l’instant, »
Le travail de la poésie est moins un exercice de style qu’une volonté éthique et esthétique, néanmoins en toute modestie :
« Il apprend cette autre écriture. Il est le scribe
Menant sur le champ blanc une troupe de plumes. »
Parmi le beau recueil de ses Glanmore sonnets, il fonde un art poétique :
« Afflux de sensations surgies de leur tanière,
Mots presque devenus des choses que l’on touche,
Tels des furets échappés de leur noir clapier […]
Voyelles labourant un terrain autre, ouvert,
Vers succédant aux vers comme autant de sillons. »
Pas seulement poète, Seamus Heaney publia également une poignée d’essais critiques : Préoccupations : proses choisies et surtout Le Gouvernement de la langue, au titre à lui seul parlant.
Bilingue, cette anthologie, qu’il est permis d’apprécier comme un in memoriam, voit le texte original anglais imprimé sur un papier vert comme les prairies irlandaises, et comme celui de son élégante couverture à rabats. Ainsi, y compris par-dessus les tombes, toujours renait l’herbe de la poésie.
Grand amateur de langue russe, Paul Celan traduisit non seulement Mandelstam, mais aussi Sergueï Essenine. Ce dernier ne vécut que trente ans, ce qui ne l’empêcha pas d’apparaître comme un météore poétique.
Né en 1895, arrivé à Saint-Petersbourg en 1915, il fonde avec quelques compères le mouvement de l’imaginiste. À moitié voyou, amateur d’excès divers, entre alcool et liaisons orageuses, il épouse néanmoins une première jeune femme, puis la grande danseuse Isadora Duncan avec laquelle il se rend à New-York. La romance tourne court. De retour à Moscou en 1923, il voit faiblir son originel enthousiasme révolutionnaire, en constatant l’état de déréliction de la Russie. Traqué par les yeux rouges du Parti communiste, il se suicide en 1925. Or Sergueï Essenine prétendait : « Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers ». Ce pourquoi ce Journal d’un poète est essentiel. Au point que le tout dernier poème fut écrit avec son propre sang la nuit même de son suicide, quoique trois mois après avoir épousé Sophie Tolstoï, petite fille de l’auteur de Guerre et paix :
« Adieu, mon ami, sans geste, sans mot,
ne sois ni triste ni chagrin ;
en cette vie mourir n’est pas nouveau,
mais vivre, certes, n’est guère plus nouveau. »
Au début de la carrière d’Essenine, son univers lyrique célèbre une enfance villageoise, la campagne et les isbas. Non sans dimension élégiaque :
« Qu’il sanglote avec le glas le tétras du petit bois.
Dans le pourpre de l’aube il est une mélancolie joyeuse ».
Entre temps, le poète n’échappe pas à l’amertume qui le conduits de cabarets en hôpitaux, le tout veiné de sombres pressentiments :
« Ma fin, est-ce pour bientôt, plus tard ? Je l’ignore.
Ces yeux bleus de naguère, ont perdu leur éclat.
Joie, où es-tu ? Ce n’est que ténèbres et angoisse, à pleurer. »
En septembre 1919, les chevaux crevés dans les rues sont des métaphores des exactions communistes, conduites dans les vers d’ « Octobre mauvais » :
« Ah ! Qui chanter, qui chanter
Dans ces folles lueurs de macchabées ?
Du nombril des femmes, regardez :
Il sort un troisième œil. »
Le poète ne peut que ressentir la contradiction entre sa Russie originelle et ces temps pour le moins déchirés. Ainsi en 1920 :
« J’adore mon pays !
Quelques en soient les rouillures de saule triste. »
Dans un « pays orphelin », il ressasse sa désertion de l’armée du tsar en 1917, pour constater l’échec de sa posture de prophète, devant « un éclopé de l’Armée rouge » en 1924. Son amertume est sans pareille :
« Le voici donc mon pays !
Quelle grande gueule je faisais
à brailler, dans mes vers, du peuple être l’ami !
Ma poésie ici n’est plus bonne à personne.
Au reste moi non plus. »
Une telle biographie versifiée, livrée par fragments successif, dans une époque convulsive saccagée par la révolution bolchevique et le totalitarisme soviétique, est aussi émouvante que capitale. L’évolution d’une personnalité exaltée reste le miroir des déceptions politiques. Car de la révolution il avait attendu la mise en œuvre d'un messianisme romantique et la résurrection paysanne. Ses illusions furent plus que largement déçues par l'évolution industrielle et tyrannique du régime. En devenant l'animateur de la bohème décadente de Moscou il écrivit sa Confession d’un voyou[1], qui contribua à sa popularité, peut-être au-delà de Maïakovski. Nul doute que si Sergueï Essenine eût vécu plus longtemps, et en dépit de sa popularité en Russie, son œuvre eût été bien plus étendue, rejoignant ainsi la grande constellation des poètes russes du XX° siècle : Marina Tsvetaeva, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam…
Poétesse persane, Forough Farrokhzad (1935-1967), est tout le digne opposé de l’infâme régime théocratique et militaire des Mollahs, des gardiens de la révolution, qui fait l’Iran d’aujourd’hui. Perle du Moyen-Orient, sa culture poétique est fondamentalement persane, à la suite de Rûmî par exemple. Elle représente ce que nous attendons de la liberté des femmes et des arts, libérés de la tutelle abjecte de l’islam chiite.
Mariée à seize ans, mère à dix-huit ans, divorcée à vingt ans, puis socialement et économiquement indépendante, Forough Farrokhzad est tout simplement l’une des figures emblématiques du soulèvement contre une société fermée, un symbole indispensable de toute lutte féministe. En 1955, l’année de son divorce, elle publie son premier recueil qui fait sensation : La Prisonnière. Où le premier poème est intense :
« Je suis submergée par cette nuit immaculée
Submergée par des instants d’oubli
Submergée par ce salut débordant de caresses
Dans les baisers, les regards, l’étreinte des corps unis
Je le veux au cœur de cette nuit solitaire
Avec les yeux perdus dans la rencontre
Avec cette douleur silencieuse inséparable de la beauté
Débordante, débordant de tout mon être »
À suite d’une liaison extraconjugale avec l’éditeur de la revue où elle publie ses pages, elle se voit vilipendée, au point de subir un internement psychiatrique. Sa vie prend néanmoins son envol, avec le recueil Mur, où surgit son poème « Péché », fort sulfureux :
« J’ai péché oui j’ai péché – jouissance inouïe
Dans des bras de feu, enflammés […]
Dans ses yeux le désir s’est enflammé
Et dans la coupe le vin rouge a dansé
Dans la douceur du lit de mon corps
Sur son corps, ivre de volupté, a tremblé »
Notre ardente poétesse, rêvant du « prince charmant », se heurte au « Chant du chagrin » :
« Lasse de tout mon être, je demande au miroir :
Qui suis-je, dis-le moi, mais que suis-je à tes yeux ?
Dans le miroir je vois qu’hélas je ne suis plus
Même l’ombre de moi ou de ce que je fus ».
Ainsi la poésie torrentielle de Forough Farrokhzad est une « Déesse buveuse de sang ».
Elle voyage en Italie, revient en son pays pour publier son impressionnant recueil vigoureusement intitulé Rébellion en 1958, date à laquelle un nouveau coup de foudre la lie avec un autre homme marié, son ainé, écrivain et cinéaste, Ebrâhim Golestân. Est-ce à cette occasion qu’elle s’identifie à Satan :
« Mais qu’est-il ce Satan chassé de tous les seuils ?
Lui qui s’est invité dans nos demeures éteintes
Dont le corps éthérique et de nature ignée
A reçu le parfum des plaisirs de ce monde ?
Pour intensifier sa rébellion, elle tente de s’arroger des « Pouvoirs divins » :
« Je ne jetterai plus l’ombre de la peur dans les cœurs
Et je ne vouerai plus les rebelles aux enfers
Je couperai la route au paradis
Ou je créerai ici un paradis terrestre.
L’on devine que de tels vers ne sont pas en odeur de sainteté parmi la clique des mollahs et autre enturbannés du bulbe, alors que « blasphématrice », elle préfère, au travers de Moïse par exemple, des allusions bibliques plutôt qu’islamiques. Et plus encore à l’occasion de son poème sommital : « La rébellion de Dieu »… S’en suit en 1963, Une autre naissance, au succès foudroyant. Hélas, en février 1967, un accident de voiture met un terme à sa trop brève carrière…
Ses premiers recueils, constitués de quatrains rimés, sont empreints d’une lyrique amoureuse sensuelle, exigeante, gourmande, qui fit son succès, quoique les esprits rassis y puissent voir l’impudicité suprême. Ce sont en ce fort volume, J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète, ses cinq recueils, de 1952 à 1962, car le dernier, Au seuil d’une saison froide, posthume, ne parait qu’en 1974. Des classiques quatrains au vers libre, la modernisation de la forme va de pair avec une croissante liberté expressive et politique :
« Au pays des nains
Les critères du jugement
Tournent toujours autour du zéro
Pourquoi je m’arrêterais ?
Moi, j’obéis au quatre éléments
Et les règles qui régissent mon cœur
Ne sauraient être édictées par des petits tyrans aveugles »
Non seulement poète, mais prosatrice, Forough Farrokhzâd accumula diverses nouvelles, récit de voyage, lettres, entretiens donnés à la presse. Nous les trouvons parmi ses Œuvres en prose[2], qui permettent de s’étonner de sa précocité, de l’irruption de la poésie moderne en son pays autant que sur les préoccupations esthétiques et politiques des artistes iraniens des années 1950-1960 : « Quand une personne a vraiment atteint la capacité de créer, son unique devoir est de manifester cette puissance à l’écart des attentes et des jugements. » La modernisation et l’occidentalisation soudaine du pays depuis les années trente entraînait une libéralisation des mœurs et, en 1936, l’interdiction du port du voile en public – celui qu’hélas réimposa le régime des mollahs en 1979. En cette occurrence, la vie émotionnelle de notre autrice est aussi bouillonnante que sa révolte contre les forces répressives qui sourdaient d’une société iranienne affreusement conservatrice, prête à reprendre le fouet du pouvoir. Artiste ambitieuse, elle répond à ses détracteurs, ne cache pas ses influences européennes. Elle affirme son indépendance, solidifie conviction en faveur de la liberté des femmes et de l’égalité des droits entre les sexes.
L’on connait de surcroit sa remarquable carrière cinématographique. Ainsi des entretiens nous renseignent sur cet aspect complémentaire de sa détermination éthique et littéraire. En particulier la transcription de la voix off de son film, La Maison est noire, qui dépeint en 1962 une résidence de lépreux, est bouleversante. D’autant que l’on tient ce chef-d'œuvre pour un pilier du cinéma moderne iranien.
De Paul Celan à Forough Farrokhzâd, en passant par Seamus Heaney et Serguei Essénine, la poésie se débat entre la nécessité de l’intime, de l’amour, du cosmos, et la tyrannie corruptrice des haines religieuses et des guerres politiques. Elle est notre lumière à ne jamais éteindre.
traduit de l’espagnol par Lise Belperron, Globe, 368 p, 23 €.
Simona Lo Iacono : La Guérisseuse de Catane,
traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Métailié, 176 p, 20 €.
Aïcha Limbada : La Nuit de noces. Une histoire de l’intimité conjugale,
La découverte, 2026, 416 p, 14,50 €.
Martine Reid : Le Sexe de la littérature, Gallimard, 2026, 192 p, 18,50 €.
Les femmes sont-elles réductibles à leur sexe biologique ? Bien évidemment pas plus que les hommes. Egalement « vertébrées » pour reprendre le titre de Mar García Puig, elles jouissent cependant de la possibilité de porter un enfant, quoiqu’elles puissent en lourdement souffrir. À l’instar de la nuit de noces, dont l’histoire nous enseigne, avec le secours d’Aïcha Lambada, qu’elles en soient les premières victimes. Il n’en reste pas moins qu’également guérisseuses, elles deviennent, à l’instar de l’étonnante Virdimura brossée par Simona Lo Iacono, des héroïnes de la médecine. Qui n’a pas, elle de sexe, tout comme la littérature, ainsi que le montre avec constance Martine Reid.
Qui sont les « vertébrés» de Mar García Puig ? En fait l’humanité entière et plus particulièrement les mères et les bébés. Car une fois que l’incipit a lancé le récit – « Le 20 décembre 2015, je suis devenue mère et j’ai perdu la raison » – une intense expérience physique et psychique acquiert une dimension universelle. En dépit de ses jumeaux, la voici aux prises avec un phénomène peu courant et méconnu : une sévère dépression post-partum. Sa vie devient un « cachot » obsessionnel. Une véritable épopée dépressive se change en descente aux enfers psychologiques.
Députée du parti de gauche Podemos en Catalogne, Mar García Puig, née en 1977, également journaliste et éditrice, a puisé dans sa propre expérience pour édifier ce puissant récit autobiographique, étonnement intitulé Histoire des vertébrés. Mais loin de se contenter de son seul moi, elle l’enrichit d’allusions mythologiques et de rares figures féminines historiques, comme les poétesses Sylvia Plath ou Anne Sexton. C’est là une nécessaire et plus large conscience de la maternité et de ses embuches, autant que leurs difficultés à se faire entendre par le discours médical et psychiatrique. Or, quant à Sexton, « Le cri qu’est sa poésie est plus politique que la plupart des discours que j’ai entendu dans l’hémicycle ». Rassurons-nous, et également avec son compagnon Tomas, dépassant la culpabilisation, elle est enfin « tombée sur un sol plus moelleux que celui qui a mis fin à la vie d’Anne ». Et les yeux aux couleurs différentes de ses enfants, Sara et David, verront avec elle le monde.
Ainsi, y compris avec des pages à la lisière de l’essai féministe, scientifique et sociologique, depuis l’utérus vu par Platon jusqu’aux échographies, ou encore des photographies historiques, Mar García Puig donne-t-elle une éternité à son parcours, narré avec une acuité, une efficacité rares.
Roman historique et autobiographie fictive, tels sont les axes délibérément choisis par la magistrate sicilienne Simona Lo Iocano (née en 1970). Nous voici transportés au XIV° siècle, au moyen de la voix d’une narratrice contrariée appelée Virdimura. Lorsque les scènes d’accouchement et de naissance se répondent de génération en génération, toute une fresque se déploie, tout un tableau de mœurs s’élargit.
Venue d’une famille juive et d’un père qui dissèque les cadavres, elle étudie « une collection de tomes du savoir antique ». C’est compter sans la barbarie alentours, les exactions contre les Juifs, le typhus attribué à celui qui avait prévu le mal, la maison détruite par une « horde de Catanais », la disparition du père aimé… Seule notre Virdimira prend soin des souffrances des corps et des âmes des femmes que la fermeture des églises contraint à ne plus pouvoir bénéficier du mariage. Mais, au plus fort du récit, l’héroïne subit « le harcèlement de questions ». Inflige-t-elle la stérilité, fait-elle « commerce de [son] corps » ? Fort heureusement, au sein d’un suspense bien mené, un homme providentiel vient se porter garant. Hélas il lui faut affronter l’épidémie de peste. Enfin, en 1376, les « augustes docteurs […] accordèrent à la doctoresse Virdimira la licence de soigner ».
Judicieux plaidoyer, cette Guérisseuse de Catane est un roman plein de vie et de couleur locale, habilement mené par Simona Lo Iocano, mais aussi un révélateur de la condition des femmes savantes médiévales, que les préjugés associaient trop aisément à des sorcières. Entre ses connaissances anatomiques, botaniques et son empathie envers les âmes, celle que l’on appelait d’une manière irrationnelle « guérisseuse » est en fait l’une des fondatrices de la médecine moderne. Ainsi l’on réhabilite l’intelligence féminine, trop souvent dépréciée.
Museo de Albacete, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
Moment présumé délicieux, la nuit de noces ne tient pas toujours ses promesses. Loin d’idéaliser ce passage initiatique, l’historienne Aïcha Limbada nous en livre une connaissance édifiante. Si elle confine son étude aux XIX° et XX° siècles, elle n’en exploite pas moins un riche matériau. Car un tel sujet, méconnu, osé, mérite tout l’attention d’une sociologie des mœurs et, bien entendu, une réhabilitation de la liberté et de la dignité féminines.
Banale, car d’usage presque universel, la nuit de noces est un rite obligé. Mais aussi une expérience intime, peu souvent satisfaisante, souvent traumatisante ; surtout pour les femmes. L’on est censé attendre la première nuit suivant la cérémonie pour consommer l’acte sexuel, mais sans retard, car les normes sociales, religieuses et familiales imposent cet indispensable prélude à la conception de la génération future. Ce rituel inaugural de l’existence conjugale doit de surcroit rester entre époux, donc secret.
Alors qu’une « sexualité éludée » préside à l’éducation des jeunes gens, et hors quelques messieurs délicats, ne faut-il pas convenir d’un « viol légal » ? « L’ignorance des filles bourgeoises élevée au rang de vertu » entraîne des conséquences désastreuses, d’autant que l’ignorance des hommes puisse être pire encore, à moins que faussement instruits par la prostitution. De plus toute cette méconnaissance perdure longtemps après le moment fatal. Probablement les milieux populaires sont à peine mieux informés. Et lorsque les jeunes filles en savent un peu plus, elles sont disqualifiées par la morale…
La Belle époque est friande de récits plus ou moins fantasmés, graveleux, empreints de légèreté et de lourdeur, avec une iconographie, dessins, photographies, publiés sous le manteau. Cependant, peu à peu, le médecin de famille, la vulgarisation des manuels conjugaux, la nécessité de prévenir les « affections physiques et morales les plus graves », peuvent venir au secours des malheureux jeunes époux. L’épreuve est rude, car ces demoiselles doivent attester de leur virginité et ces messieurs de leur virilité. Si la réussite de la joute sexuelle assure le bonheur du couple et la perpétuation de la société, la domination masculine est patente.
Le désir d’intimité associe la chambre nuptiale et le voyage de noces, tandis que le « devoir conjugal » perdure. Ce n’est d’ailleurs qu’aujourd’hui que ce concept n’a plus voie légale. Bien à l’écart de l’idéalisation poétique et érotique, le choc de la nudité, les « mauvaises surprises de la proximité corporelle », comme une hygiène désastreuse, ne laissent pas de gâcher le plaisir, conduire au dégoût, à la peur, à la frustration. Sans compter, pour certains, l’incapacité de consommer le mariage. « L’oie blanche » peut se heurter à l’homme déjà expérimenté en matières sexuelles, mais dans la perspective du soudard, même s’il ne faut pas tomber dans la généralisation abusive.
Fort heureusement, dans la seconde moitié du XX° siècle, la libéralisation des mœurs, la révolution sexuelle, pourront en partie permettre de relâcher le carcan des obligations mal conçues.
Des archives curieuses apparaissent en cet ouvrage. Surtout des procédures judiciaires engagées par des couples souhaitant se séparer, le récit des événements, le relevé des paroles échangées, des gestes effectués, des émotions. Mais aussi des cartes postales grivoises, des traités scientifiques, des manuels destinés à l'éducation des jeunes filles, des romans et pièces de boulevards, jusqu’à des archives du Vatican. Car, faute de la liberté du divorce, des couples écrivent aux tribunaux ecclésiastiques pour envisager la dissolution du mariage pour non-consommation, en d’autres termes sur les dysfonctionnements de leur nuit de tous les dangers et de toutes les déceptions.
Un tel recul historique, au crédit d’Aïcha Limbada, apporte du grain à moudre à la pensée féministe, non sans se priver de plaider la cause des hommes également malheureux en la demeure. Il reste nécessaire au regard de contrées où la condition féminines est proche de l’esclave sexuel, et au regard nos actuelles et indispensables réflexions sur le consentement mutuel.
Martine Reid, que nous connaissions pour avoir écrit une biographie de George Sand[1] et dirigé l’immense étude Femmes et littérature. Une histoire culturelle[2]frappe fort en son titre polémique : Le Sexe de la littérature. Certes nous savons que seuls les êtres humains sont sexués, ce dont témoignent les chromosomes et l’ADN. Mais on a trop longtemps prétendu que le seul masculin serait le véritable plumitif. C’est ce qu’ironise la célèbre citation, reprise ici : « Et pourquoi n’écris-tu pas ? demande Hélène Cixous, s’adressant à elle-même, en 1975. Parce que l’écriture c’est à la fois le trop haut, le trop grand pour toi, c’est réservé aux grands, c’est-à-dire aux “grands hommes” ».
Un préjugé, surtout actif au XIX° siècle, croyait pouvoir affirmer que l’écrivain était un monsieur avec un grand M, sévère académicien ou poète maudit. Ainsi Martine Reid met l’accent sur un « imaginaire entravé », sur un « champ de bataille » idéologique et machiste. Alors qu’en France les femmes écrivent depuis le Moyen Âge de Christine de Pizan, il fut parfois de bon ton de dévaluer, de moquer, et surtout d’effacer et d’oublier les œuvres jaillies d’une plume féminine. C’est cette histoire de la pensée biaisée que l’essayiste Martine Reid prose ici, en faveur d’une nécessaire et bienvenue réhabilitation.
En effet, rien qu’en France, depuis Marie de France et Louise Labé jusqu’à Rachilde et Simone de Beauvoir, en passant par Mesdames de Sévigné et de Staël, George Sand et Colette, pour ne citer que les plus connues, il y a pléthore. Et nos contemporaines ne tardent en rien ; Marie Darieussecq, par exemple. Ce serait donc un génocide que de les exclure de notre bibliothèque idéale. Ce contre quoi s’élèverait Martine Reid, tant elle contribue à rétablir leur honneur, ne serait-ce qu’en dégageant certaines presqu’inconnues de l’oubli, comme Madame du Bocage, qui écrivit au XVIII° siècle une étonnante épopée en vers sur Christophe Colomb. Alors que l’épopée était réputé un genre littéraire viril !
La problématique est ainsi formulée : « Qu’est-ce qui différencie les romans des écrivaines de ceux de leurs contemporains ? Est-ce le style (il sera « naturel » et rempli de détails insignifiant chez les écrivaines, il serait caractérisé par une vision, un réseau de métaphores ingénieuses pour les écrivains), l’inventivité narrative, la justesse de la description et de l’analyse psychologique des personnages, l’attention portée au contexte socio-historique et, à partir du XIX° siècle, aux questions politiques, la nature des sujets traités ? » Certes, jusqu’au XIX° siècle, « l’amour est la grande affaire », de l’aveu de Germaine de Staël et de bien d’autres dames de Lettres. Quand bien même ! Si cela n’était pas confirmé, un tel champ d’émotion et de réflexion ne manquerait-il pas aux hommes ?
Non content de faire l’éloge des écrivaines, il faut avec Martine Reid montrer combien les personnages romanesques masculins tiennent un peu trop le haut du panier. Ne faut-il pas également se garder de réduire la narration de main féminine à des « histoires de femmes » ? Et s’il y a altérité, hétéromorphie, ne faut-il pas y voir un gage d’enrichissement…
Et pour revenir à l’Histoire des vertébrés de Mar García Puig, qui raconte sa dépression postpartum, ne s’agit-il là qu’une histoire de femme ou celle de nos mères, de nos femmes et amies, de nos filles, en sens concernant l’humanité au-delà de sa sexuation ? D’autant qu’elle se fait, nous l’avons dit, historienne des mythes, des sciences et des mœurs, engeant ainsi une réelle universalité.
Les parties sur Mar García Puig et Simona Lo Iacono
ont été publiées dans Le Matricule des anges, mars 2026.
traduit du polonais par Erik Veaux, Denoël Graphic, 2025, 240 p, 28,50 €.
Fatigue des lourdes et savantes biographies ou plaisir du dessin et des couleurs ? Les massives, abondantes et scrupuleuses biographies d’écrivains, telles celles de Richard Ellmann pour Joyce, de Brian Boyd pour Nabokov ou de Jean-Yves Tadié pour Proust, deviendraient-elles obsolètes au regard de notre paresse… Sans les renier un instant, il faut cependant convenir que la bande dessinée – ou le « roman graphic » si l’on s’en tient à la fiction – proposent de sympathiques expériences au service des curieux de vies consacrées à l’aventure de l’écriture. Lou Andreas-Salomé se veut dessinée et pastellisée plus sensuelle que nature. George Orwell, maître entre tous, se voit honoré d’un récit non seulement attrayant mais édifiant ; quand Witold Gombrowicz fait parler de lui au gré d’explosions colorées.
Excusez du peu : Nietzsche, Rilke Freud figurèrent à son tableau de chasse. Et l’on ne se contentera pas de la dépeindre en fière Amazone, et encore moins en courtisane. Certes sa beauté, fascinante, n’y est pas pour peu, mais l’on ne peut déconsidérer ses talents littéraires, voire psychanalytiques.
Entre Saint-Pétersbourg en 1851 et Göttingen en 1937, une existence exceptionnelle se déployait. Troisième beau bébé d’une grande famille russe, Lou développe très tôt son imagination. Son père lui permet une éduction libre. À dix-sept ans, elle s’enthousiasme pour un pasteur qui « concilie religion et modernité » et lui fait découvrir Spinoza et Kant. Elle entre à l’Université de Zurich où ses talents et ses poèmes sont remarqués. À Rome c’est Mathilda von Meysenbug, férue de l’émancipation des femmes, qui l’accueille, l’introduisant auprès du philosophe Paul Rée. « Scandale en mouvement », elle refuse d’abord le mariage avec ce dernier, qu’elle préfère en « frère intellectuel ». Nous devinons alors que Nietzsche aux imposantes moustaches entre en scène, afin de compléter « le rêve de trinité ». À Bayreuth, entre Wagner et l’ombrageuse sœur de l’auteur du Gai savoir, le scandale de ce « ménage à trois » rôde. Voilà qui précipite la fuite de Lou et le désespoir de Nietzsche, tandis que « l’éternel retour » et le « surhomme » germent dans sa pensée exaltée. Enfin elle consent au mariage avec Andreas qui pratique « onze langues et demie ». Mais en toute chasteté.
Au-delà de ses poèmes, de ses romans, nait une monographie sur Nietzsche, centrée sur le concept de la mort de Dieu, une autre sur le dramaturge Ibsen, qui sait si bien mettre en scène le « carcan du mariage ». En parcourant l’Europe, lui parvient l’hommage du poète Rainer Maria Rilke, à qui elle offre l’union charnelle, mais aussi une riche correspondance. En conséquence de sa liberté d’esprit, ses essais inventent la « femme moderne ». Et pourtant elle s’engage auprès de Freud dans l’aventure psychanalytique, cette « expérience intérieure ». Alors que la Première Guerre mondiale éclate, que le bolchevisme ravage la Russie, que le nazisme entreprend sa montée, elle poursuit son indépendante vie, jusqu’à la sérénité de la mort.
Bien entendu, non sans citations nombreuses de notre chère Lou, cet album intensément lyrique et résolument féministe met l’accent sur « la difficulté pour cette moitié de l’humanité, contrainte par l’autre, de s’épanouir dans tous les domaines ».
Au service de cette égérie, Séverine Vidal et la coloriste Olivia Sautreuil usent de couleurs vives, où reviennent les ocres, d’un dessin sensuel aux courbes affectueuses. Certes la maladresse volontaire des contours a quelque chose d’un peu enfantin, de parfois grimaçant, et notre héroïne ne ressemble que de très loin à ces portraits photographiques où longtemps sa beauté résonne, mais l’album n’en est pas moins un hommage attachant à l’égard de celle qui, en son siècle encore trop peu féminin, proclamait, selon le sous-titre : « Si tu veux une vie, vole-la ! »
Les écrits psychanalytiques – sur le narcissisme et les relations de la vie sexuelle avec l’activité créatrice – la correspondance et l’autobiographie[1] de Lou Andreas-Salomé sont plus accessibles que ses œuvres plus littéraires. Cependant la traduction d’un ensemble unique de six romans[2] parus entre 1885 et 1902, depuis sa toute première œuvre (Combat pour Dieu, signé du pseudonyme masculin Henri Lou) jusqu’à une suite de récits aussi méconnus que surprenants, dont le beau Rêves de neige. La Russie du XIXe siècle où grandit la jeune femme est le théâtre de ces récits, entre épopée et merveilleux : ses villes et ses peuples, ses paysages et ses saisons, ses personnages fort vivants proposant maints débats philosophiques et religieux, À la fois narratrice et actrice, l’auteure est présente à travers de mystérieux personnages féminins (Marie, Vera, Christa, etc.) voire un mystérieux Hans qui est peut-être un alter ego masculin… Elle est donc, plus que la Muse de Nietzsche ou de Rilke, une écrivaine à part en entière qui a su vivre pour soi et ses lecteurs.
Figure bien plus connue, George Orwell méritait un album dessiné à sa hauteur. Ce qui est sans nul doute une gageure. Mais peut-être Christin Verdier a-t-il frôlé la réussite la plus enviable. Il faut en effet bien du culot, de l’ambition, mais aussi de l’humilité pour s’attaquer à l’auteur indépassable de La Ferme des animaux et de 1984.
Le dessin, les portraits, les paysages, sont décidément plus fidèles à la réalité historique et biographique qu’à l’occasion du précédent album. En noir et blanc le plus souvent, un éclair coloré, au gré d’une case, voire d’une page entière, le récit progresse d’une manière strictement chronologique.
Le décor est d’abord fort exotique puisqu’Eric Blair, qui trouvera plus tard son pseudonyme devenu par antonomase universel, nait en 1903 au Bengale, le père travaillant au service du gouvernement colonial anglais. En revanche, son enfance en Angleterre se nourrit de romans de science-fiction, comme La Machine à explorer le temps de Wells, Le Meilleur des modes d’Huxley.L’école n’est pour lui guère épanouissante, jusqu’à ce qu’Eton lui soit plus harmonieuse. Plutôt qu’Oxford, il choisit d’entrer dans la police birmane. Il y découvre l’impérialisme et le fossé entre les classes sociales. Cette expérience lui permettra de concevoir son premier livre, Une Histoire birmane, dans lequel Flory, « au pauvre visage balafré par une tache de naissance », puis achevé par son suicide, est une métaphore de son mal-être.
De retour en Angleterre, pauvre surtout, est-il « anarchiste tory », conservateur ou socialiste ? D’un séjour en France il tire son ouvrage Dans la dèche à Paris et à Londres, qu’il ne put publier qu’en 1933, autant autobiographique que sociologique. Nouveau retour en Angleterre pour une carrière de journaliste. Les romans Une Fille de pasteur et Vive l’aspidistra présentent des personnages malheureux écrasés par les conditions sociales. Avant de leur trouver le moindre éditeur, il se décide pour son pseudonyme, Orwell étant le nom d’une rivière où il allait pêcher enfant. Désormais résolument socialiste, il se fait, au secours de la classe ouvrière, écrivain politique, pratiquant le reportage en immersion.
La rencontre d’Eileen lui permet de trouver un esprit complice, détestant tous deux autant Hitler que Staline. En se mariant, ils emménagent à la campagne. Ce qui ne l’empêche pas de partir pour l’Espagne, où il trouve la Catalogne investie par les marxistes. Face aux fascistes, les communistes, trotskystes et anarchistes se chamaillent, voire s’entretuent. Quoique blessé, lorsqu’Eileen vient le chercher, ils peuvent rejoindre leur île britannique. De ce gâchis sortira Hommage à la Catalogne, livre désabusé. Les nouvelles des procès de Moscou achèvent de le convaincre de la duplicité et de l’abjecte inanité des communistes et de leurs compagnons de routes européens.
Enfin, notre Orwell a son éditeur, en la personne de Frederic Warburg. Cependant, dans Londres bombardée par le nazisme, il fatigue sa machine à écrire, mais aussi ses poumons sous la menace de son tabac noir et de la tuberculose. Une fois la guerre terminée, il rejoint la campagne, avec l’enfant que le couple adopta. Après la mort d’Eileen, c’est une île écossaise qui le retient. L’auteur de La Ferme des animaux – cette satire animale du totalitarisme soviétique qui est aussitôt un succès – reste socialiste, idéaliste certainement, quoiqu’il ne faille pas oublier que règne en 1984, « l’Angsoc », soit le parti socialiste anglais ; ce qui suffirait à l’invalider. Son horreur de la politique va croissant, pour aboutir à 1984, publié en 1948, peu avant sa mort, en 1950.
Comme il sied à son grave personnage, ce livre rigoureux est un brin austère. Et si les couleurs s’imposent en pleine page à l’occasion de La Ferme des animaux et de 1984, c’est pour mieux en accuser l’importance ; d’autant que notre dessinateur fait à ces deux occasions aux talents de Juanjo Guarnido et d’Enki Bilal. Bien que nous aurions apprécié de plus larges développements à cet égard. Il est vrai qu’il existe au moins une version imagée du monde de ce redoutable « Big Brother » et de son « novlangue »[3]. Orwellien n’est-il pas un adjectif aussi pertinent que kafkaïen ?
Tout autre destin que celui du Polonais Witold Gombrowicz, quoique lui aussi affecté par le nazisme. Le voici portraituré dans un récit graphique un peu fou, correspondant bien à son humeur provocatrice et fantasque, parfois jusqu’à l’absurde.
Rejeton de deux failles aristocratiques, il nait en 1904, dans un manoir, au sein d’une Pologne alors partagée par la Russie, la Prusse et l’Autriche. Il bénéficie d’une éducation cosmopolite. Heureusement il est trop jeune pour que la guerre mondiale qui déchire son pays l’affecte dangereusement. Lors de la guerre polono-bolchevique, toute armée est pour lui un cauchemar. Ses expériences, confortées par une « rupture avec la foule », par des « forces érotiques », nourrissent son individualisme, puis, plus tard, ses Mémoires du temps de l’immaturité, publiées en 1933. Echappant au mariage, il reste « sauvage, fantasque, agressif, ironique, déséquilibré ». Après des études de droit, fuyant en France, il déambule dans Paris, dont le snobisme l’irrite. À Varsovie, il alterne les activités de stagiaire auprès du tribunal et l’écriture. Et malgré la menace des temps, parait en 1937 Ferdydurke, qui est un succès. Un roman gothique sous pseudonyme, Les Envoutés, est-il, en 1939, une métaphore de l’angoisse de l’époque ?
Le point de bascule de sa carrière et de son existence est en septembre 1939, lorsque l’écrivain est convié en Argentine, dont il ne pourra revenir avant longtemps. Soit vingt-trois ans d’exil. Il y mène une existence d’abord misérable, puis en travaillant dans une banque, enfin au bénéfice de son prestige littéraire grandissant. Face à Borges, qu’il rencontre une ou deux fois, il se dit « antilittéraire ». Pourtant, il traduit lui-même en espagnol son Ferdydurke, à paraître en 1947. La banque est assez laxiste pour le laisser écrire son Transatlantique pendant les heures de bureau ; aussi pense-t-il n’être qu’un « zéro, un inférieur ». Une fois publié, ce titre est considéré par les Polonais comme une insulte au patriotisme. Heureusement une bourse versée par Free Europe lui permet de quitter la banque, et de se consacrer, outre les échecs, à l’écriture. Car, à partir de 1956, la Pologne se remet à le publier, la France le traduit l’année suivante. Prix et publications se succèdent, y compris de son roman La Pornographie, au titre trompeur.
Une invitation à séjourner à Berlin-Ouest le ramène en Europe. La rencontre de Rita, qui est fascinée par sa personnalité, métamorphose sa vie jusque-là solitaire, qui trouve son acmé à Vence. Il reçoit le prix international de littérature Formentor, alors qu’il prétend avoir « été existentialiste avant tout le monde ». Les crises d’asthme auront hélas en 1969 raison de lui…
Puisant dans les souvenirs et les journaux de l’auteur, cet album regorge de citations. Mais il omet de dire quelques mots sur le contenu de ses œuvres. Ferdydurke, où l’individu se livre à une guerre intellectuelle contre le sale monde en la personne d’un trentenaire qui se métamorphose en adolescent : humour noir et parodie s’en donnent à cœur joie, alors qu’il se livre au procès de la culture et du progrès technique. Transatlantique, satire des émigrés polonais au style passablement baroque. La Pornographie, machination destinée à deux adolescents mêlant jalousie et frisson érotique, meurtre et projet d’assassinat. L’on pense à cet égard à une variation lointaine des Liaisons dangereuses…
Et tout autre dessin puisque anguleux, fouillis, ludique et satirique, ne s’embarrassant pas des cases de la bande dessinée traditionnelle ; comme un jeu de guignols perpétuel, explosant de mosaïques de couleurs surmultipliées. Ce qui a plus exactement trait au livre orné de graphismes presque enfantins, parmi des rouges éclatants, des bleus d’arc-en-ciel où pullulent les personnages aguleux. Les deux polonais, Andrzej Wolski pour le texte et Jacek Wozniak pour l’illustration, conjuguent leurs efforts au service d’une indéniable et réjouissante réussite. Voilà qui rend justice au vœu de Rita Gombrowicz, veuve de l’éminent romancier et dramaturge, qui préface ce travail en soulignant sa dimension « tragicomique », et également son goût de la dérision et son humanité. N’avait-il pas, pour reprendre l’un de ses titres, « le saint esprit de la contradiction[4]» ?
Certes, quoique toujours intéressants, ces albums ont quelque chose d’un peu trop simplificateur, mais au gré du plaisir du dessin et de la couleur, ne permettent-ils pas une approche pédagogique bienvenue ? Le féminisme élégant de Lou Andreas-Salomé, l’ironie de Witold Gombrowicz et, par-dessus tout, la pertinence politique de George Orwell ne seront jamais assez célébrés par la pensée et par l’art.
Alain Blottière : Le Ciel a disparu, Gallimard, 2026, 160 p, 18 €.
Sans prétendre à l’exhaustivité, ni à une largeur de vue pourtant indispensable, la lecture d’une poignée de romans venus des étals des libraires et des pléthoriques productions des éditeurs, permet de penser une imparfaite et partielle vision de l’esprit du temps. Les romans historiques abondent. L’univers des romanciers – Allemands, Catalans, Italiens, Ecossais, Français – oscille entre les fresques politiques dénonçant les horreurs fascistes, entre les réhabilitions de l’intelligence féminine et les psychologies fouillées, en particulier dans le cadre de l’autobiographie passablement romancée. Le tout sans oublier l’esprit satirique. Par exemple l’Histoire allemande est incriminée par Grete Weil, alors que l’Affreux Adolf Hitler est un charlot, sous la plume aiguisée du Catalan Gerard Guix. Un autre historien, Paul Harding, cherche dans l’Amérique du XVIII° siècle quelque chose comme une utopie. Enfin, l’Ecossaise Muriel Spark, autant que les Français Néhély Pierre-Dahomey et Alain Blottière, ont la langue aiguisée par la satire. Ainsi lirons-nous une toute petite cosmologie romanesque pour notre aujourd’hui, voire notre demain…
La mémoire allemande est grevée par la responsabilité nazie. La voici déployée dans le roman de Grete Weil. Après un accueil pincé des éditeurs d’après-guerre, il ne trouva la consécration de la publication que de manière posthume, par-delà la frontière du temps. L’ample mémoire allemande de Grete Weil se déploie entre voix lyriques et tragiques.
L’idéalisme invétéré et la passion philosophique ne suffisent pas à protéger des tourmentes politiques et guerrières. Ainsi le destin de Monika, venue de la meilleure bourgeoisie juive, et quoique son mariage avec Klaus semble placé sous les meilleurs auspices, se voit bouleversé. L’attachante histoire d’amour du Chemin de la frontière se heurte à la folie guerrière et génocidaire de l’Histoire. N’avoue-t-elle pas : « Tu crois connaître le monde parce que tu le perçois avec ta sensibilité d’artiste, mais, très cher, cela ne suffit pas, c’est trop peu, un luxe fallacieux […] penses-tu à ceux qu’on assassine ou qu’on torture »…
Un bref prélude présente dans un train en direction des montagnes enneigées la rencontre de Monika et du poète Andreas von Cornides. La randonnée n’est pas anodine : « Les juifs entrent ici à leurs risques et périls ». Alors que la marche est harassante, tous deux trouvent refuge dans un chalet isolé. Là, Monika raconte son histoire et surtout celle de Klaus, jusqu’à l’arrestation, prélude à l’extermination. La fresque est fourmillante, terrible.
Les SA font partie du souffle grégaire qui s’empare de l’Allemagne pour se laisser griser par « la magie noire des processions triomphales ». Un industriel, Hartmann, imagine qu’Hitler est un rempart contre le communisme ; les anciens combattants de 1914-1918 croient rédimer leur déception grâce au prometteur leader et à son nouveau régime glorieux. La chienlit des Nazis harcèle et frappe en toute impunité tous ceux qui professent encore la culture et l’humanisme, avant de les envoyer dans les camps de concentration. Malgré la clairvoyance d’un ami communiste, qui n’ignore pas la gravité du danger, Monika préfère la liberté, sans attache partisane : vivre « c’est laisser s’épanouir notre propre nature, cultiver, encourager les possibilités qui sommeillent en nous ». Ce bonheur faillit être vécu avec Klaus, ce jeune philosophe qui lui voua un amour profond.
Le titre trouve son assomption dans l’épilogue. La « frontière » est une crête enneigée qu’avec leurs skis Monika et Andreas tentent de franchir. Si la première dévale la pente salvatrice, le second rencontre dans une « détonation », « le salut plein de promesse du Dieu qui se montrait à lui dans sa rayonnante et impérissable majesté ».
La dimension morale du roman parait imparable : « Crois-tu que les victimes ne portent aucune responsabilité ? Nous tous, toi, moi, Klaus aussi bien, nous sommes coupables. Nous avons laissé les choses dévaler la pente du pire sans tenter de s'y opposer réellement. Nous avons laissé les démons s'installer dans notre pays, le mal prospérer, sans lever le petit doigt. Les inquiétudes que nous inspirait le devenir de l'Allemagne ne nous empêchaient pas de dormir. Nous nous sommes gargarisés de notre amour de la liberté et de la vie, mais nous étions trop paresseux pour nous extraire de nos nids douillets. » Cependant il n’est pas certain que la conscience et la force de quelques individus clairvoyants suffisent à juguler le délire politique et la passion destructrice.
Construit au moyen d’un triptyque – Monika, Klaus, Andreas – ce premier roman de Grete Weil (1906-1999), en partie autobiographique, fut rédigé en 1944-1945 dans la solitude de l’escalier d’un grenier. Car dans la ville d’Amsterdam où elle est réfugiée, puis cachée, les Juifs sont pourchassés, tel son mari Edgar, assassiné à Mauthausen. Pourtant il ne fut publié qu’en 2022. Nous le lisons avec émotion et révérence.
Des milliers de volumes ont été écrits sur le nazisme et son horreur totalitaire. Ouvrages d’historiens fort sérieux le plus souvent, de philosophes politiques parfois, à la tête desquels Hannah Arendt, plus rarement par des romanciers. Que l’angle en soit le fantastique et la parodie est plus rare encore. C’est ce qu’a choisi avec une vaste ambition le Barcelonais Gerard Guix (né en 1975), qui écrit dans la langue de Cervantès et dont c’est ici le cinquième roman.
Pour expliciter le titre, insolite pour un romancier espagnol, le Doppelgänger est un personnage récurrent des folklores et des mythologies germanique et nordique, souvent mis en scène dans des récits fantastiques et horrifiques, tels ceux des frères Grimm, de Jean-Paul Richter, d’E. T. A. Hoffmann, mais aussi chez Allan Edgar Poe. Il est le sosie, ou plutôt le double fantasmatique et menaçant d'une personne vivante, dont il est susceptible de dévorer l’enveloppe corporelle et l’âme. Mais quel est donc le rapport avec le nazisme ?
Dès l’entrée, nous voici pris à la gorge parmi les derniers combats d’avril 1945. Ruines, « flocons de cendre », doses de cyanure à l’intention du Führer en son bunker, tout est mis en scène pour qu’un parfait crépuscule des dieux wagnérien tombe sur Berlin. L’effet historique, théâtral et documentaire est renforcé par la liste d’une centaine de dignitaires nazis, soit le « dramatis personae ». Alors que tout est perdu, sans rémission, la cour qui entoure Adolf tente de le rassurer en fêtant son anniversaire. Goebbels, dont on connait le talent pour le mensonge et la propagande, a trouvé le cadeau idéal : l’horoscope du Maître ! L’on confie la chose à quelque gitane et voyante experte. Dans la précipitation, une erreur de date de naissance, seulement quelques jours, parait vénielle. Mais pendant son sommeil, alors qu’il est face au Dictateur, s’affublant d’un nez rouge de clown, le monstre est soudain possédé par un esprit malin…
Ne voilà-t-il pas qu’il fomente, au lieu de projets guerriers, de tourner un film. Entre les rejetons de Goebbels et Eva Braun, l’on s’évertue à réaliser le dernier caprice, avant de devoir le tuer face à la proximité russe. Autour de lui, maints subordonnés succombent à des phobies, soit des cafards, comme en une kafkaïenne allusion, soit de la saleté, toutes métaphores de la culpabilité. Au réalisme historique initial succède un surréalisme débridé, surtout lorsque l’on comprend que l’esprit du Führer a été remplacé par un « être incorporel », soit celui de Charles Chaplin, pourtant sur « la liste noire du Reich depuis de nombreuses années ». Quelques comploteurs fomentent de se mettre en quête du cinéaste et acteur pour récupérer l’essence du dictateur et ainsi oser espérer la restauration du Reich millénaire. L’affaire rebondit jusque dans les années soixante-dix, autour de la tombe de Chaplin à Lausanne, où l’on croise le docteur Mengele et David Bowie.
Et par une ultime pirouette, nous apprenons que le chaplinesque esprit se serait emparé du corps du romancier Gerard Guix !
Il est bientôt clair que sous l’apparence loufoque se cache une dimension morale. Comment expliquer que tant de jeunes Allemands puissent succomber au fanatisme aveugle ? Comment se prémunir contre la réincarnation du dépote criminel qui infuse souterrainement nos sociétés ? Car « les problèmes de remontées d’égout sont fréquents dans cette ville ». Car « l’âme d’Adolf Hitler le regardait toujours depuis le plafond, accrochée telle une chauve-souris, le défiant de sa langue de reptile ». En cet opus survolté, la dimension tragique de l’Histoire fait place au ridicule. Parodique, satirique en diable, le monstre romanesque fait mouche.
Le roman historique de Paul Harding (né en 1967) est en deux temps, entre la fin du siècle des Lumières et l’aube du XX° siècle. Utopie et anti-utopie s’y répondent. Sont-ils des explorateurs, des vétérans de quelque guerre, des égarés ? Depuis l’arrivée de l’ex esclave Benjamin Honey, et de Patience, sa femme irlandaise, ces familles insulaires vivent en paix malgré la pauvreté, les enfants sont sans conséquence tour à tour noirs ou blancs. Leur isolement, sur Malaga Island, au large du Maine, pendant plusieurs générations, les protège : « Personne parmi les habitants de l'île ou leurs ancêtres n'avait jamais payé d'impôts, ni possédé de compte en banque, ni contracté d'emprunt, ni obtenu le moindre acte de naissance, certificat de mariage ou permis de pêche. Ils vivaient sur l'île depuis plus d'un siècle, tout simplement, sans guère recevoir d'aide ni subir d'hostilité particulière de la part de leurs voisins du continent. » En quelque sorte des libertariens. Jusqu’à ce qu’en 1912 l’irruption d’un trop bien intentionné missionnaire vienne tout chambouler.
Bien que Matthew Diamond soit ébloui par les dons des enfants qu’il découvre, un latiniste, un mathématicien, un artiste, son idéalisme dévoyé le pousse à mettre en œuvre ses théories eugénistes. En dépit de son apparente charité, il ne parvient qu’à détruire cette humanité. Puisque déclarés « mulâtres » et « dépravés », les autorités n’ont de cesse de les envoyer, non sans les séparer, sur le continent américain.
L’on reconnait dans cet Autre Eden au titre significatif, aux vivantes péripéties, aux caractères bien trempés, tel le peintre Ethan ou Esther la mère attentive, un roman philosophique, dans lequel l’île est le symbole de l’utopie, qu’une société prédatrice aux préjugés ancrés vient araser…
C’est sans « intentions suspectes » que Muriel Spark (1918-2006) fut la biographe d’Emily Bronte et de Mary Shelley, tant son féministe était de bon aloi. En 1981, elle publia ce roman d’une jeune artiste, roman passablement autobiographique.
Fleur Talbot, la narratrice, écrit des poèmes, avoue un premier roman en chantier intitulé Warrender Chase, et ne cesse de s’endetter auprès des libraires. Il lui faut cependant assurer le quotidien. En conséquence elle répond à une annonce qui recrute une secrétaire au service d’une « Association autobiographique ». Il lui faut relire et corriger des écrits qui n’ont guère dépassé le stade du premier chapitre : « Déchiffrer ces compositions, en tachant d’y trouver un sens, constitua une épreuve terrible pour mon moral ». Tous plus bizarroïdes les uns que les autres, voire complètement fous, ces plumitifs sont la proie d’un maître-chanteur, soit Sir Quentin, qui, à la surprise de notre Fleur, se comporte avec ses acolytes comme les personnages de son propre roman. Cet ouvrage s’avère avoir prédit les affres et déboires tragiques des écrivains ratés. En effet, « il était possible qu’il existe des gens comme Warrender Chase dans la vie réelle ». La chose est sérieuse au point que Sir Quentin « nous menace de poursuites si nous publions le livre ». Rassurons-nous, malgré de troublantes péripéties et ses craintes renouvelées, la jeune romancière trouvera le succès avec son œuvre.
L’on a compris que les mises en abyme sont nombreuses. La satire du monde littéraire est pleine d’ironie, d’acuité, avec un rien d’exagération : « la traditionnelle paranoïa des auteurs n’est rien comparée à l’invariable schizophrénie des éditeurs ». À la lisière du fantastique et du burlesque, ce roman ne dément guère son caractère enlevé.
Peut-être autobiographique, le roman d’initiation de Néhémy Dahomey oscille entre libération sexuelle et travaux artistiques.
Haïti fut le premier pays des Amériques à se libérer de l’esclavage, proclamant son indépendance en 1804, grâce à Toussaint-Louverture. Hélas, entre impéritie économique, cyclone et tremblements de terre, la pauvreté reste endémique. Des écrivains lèvent leur plume pour témoigner, animer ce monde, tel Lionel Trouillot, prolifique essayiste et romancier. Mais il faut compter avec Néhémy Pierre-Dahomey, qui, né à Port-au-Prince en 1986, vit entre Paris et New-York, conjuguant les talents du philosophe et du poète. Après un roman bardé de prix intitulé Rapatriés, dans lequel Belliqueuse Louissaint, une mère haïtienne, tente de rejoindre les États-Unis, ce fut un roman historique, Combats, lorsqu’en 1842 deux frères se disputent dans les rets de la dette d’indépendance exigée par la France.
Cette fois, voici le roman d’initiation du Jeune Lélé : L'ordre immuable des Choses. Il commence très fort : dans un milieu de « frères et sœurs dans le Seigneur », le narrateur découvre sa première et noueuse érection : « une expérience non moins dévote de masturbation intempestive » ! Loin de se contenter de l’amusante provocation, le romancier nous installe dans l’école de la « cité militaire », où parmi de bienveillantes dames, sévit la « tortionnaire » Madame Polo, qui n’est guère érotique. Peu à peu son univers onirique se constitue en « harem imaginaire », entre une institutrice imaginaire et celle bien réelle nommée Lara. Comme de juste s’ensuit, sur un poste de télévision en pleine rue, la découverte exponentielle de la pornographie, en une explosion continue du moi. Ainsi l’écriture fantasmatique est fort réjouissante.
Mais une deuxième dimension, en quelque sorte parallèle, se fait jour : la découverte de la littérature et de la philosophie. Par exemple, devenu adolescent, il imagine avec un camarade un groupe de réflexion : « Cercle des choses de l’esprit ». Car « le travail est le secret de la liberté ». En une vaste ellipse temporelle, nous sommes transportés à Paris, où notre héros est en couple avec la réalisatrice de films Ea, engagée à gauche comme il se doit, « entre libération sexuelle et marxisme », et qui aime les chats.
Bientôt le projet romanesque devient polymorphe, empruntant le genre de l’essai dans un chapitre intitulé « Contre les chats. Un essai philosophique, politique, érotique et écoféministe ». L’on revient à l’enfance, où les désordres ithyphalliques du garçon réclament l’arrivée du guérisseur et du pasteur. Une fois guéri, il peut se consacrer encore à « monter le drapeau de la jouissance ». Enfin, dit-il », « je fis cracher le Christ ». Mais en revenant à la jeunesse parisienne, l’on découvre le dernier film d’Ea, « Action Directe », à l’occasion duquel la presse de droite crie à « l’apologie du terrorisme ». Tout un tableau de l’époque tend à se dérouler. Le texte trouve son acmé lorsque notre auteur accède enfin l’écriture, en l’occurrence poétique.
Le titre est-il une image d’Haïti, tel que le pays a tant de mal à se réformer, à vaincre ses démons ? Des fondements de la nature humaine, en particulier dans le domaine érotique ? Tout cela à la fois. Car un nouveau chapitre didactique s’invite : « Nouvelle théorie de la réconciliation. Ou comment le sexe devrait sauver le monde, tous les mondes, la planète et les humains, même les extraterrestres, s’ils existent ». Mieux encore, en une mise en abyme, ce titre devient celui du premier film d’Ea Boulgakov, qui « présente plusieurs couches d’interprétation »…
Nous ne saurons pas si ce livre entraînant est mâtiné d’autobiographie. Il a quelque chose d’endiablé, de prodigieusement vivant. Il ne manque pas d’humour, voire d’autodérision et de satire à l’encontre de nos mœurs.
Sous les doigts d’Alain Blottière, une fable exotique et science-fictionnelle se charge de brocarder les appétits d’Elon Musk. Quelle peut être la motivation d’un quidam résolu à tuer l’homme le plus riche du monde ? Orgueilleux désir d’apparaître au sommet des médias, abyssal ennui, fantasme saugrenu de justice sociale, jalousie, ou en d’autres termes ce péché capital que l’on appelle l’Envie…
Un écrivain français nommé Ayann Ader, peut-être un double imaginaire de l’auteur, Alain Blottière, semble porter dans ses initiales un nouveau commencement. D’autant que son aventure hors normes est commentée par un narrateur, soit son petit-fils. L’on assiste donc à un chassé-croisé de romanciers et de témoins.
En une légère anticipation, nous voici d’abord transportés en mai 2026, lorsqu’avec étonnement le vieil écrivain voit le ciel du désert égyptien veuf de ses étoiles, au lieu desquelles s’imposent les satellites Starlink, une technologie invasive remplaçant le cosmos. Ainsi se justifie aisément le titre : Le Ciel a disparu. Rétablir l’ordre naturel et laver cette « souillure » est donc la vocation de l’assassin, dont la cible nommément désignée n’est rien d’autre que l’entrepreneur à succès Elon Musk, qui « saccage la nuit » et « profane le ciel ». C’est ainsi que « les balafres inquiétantes de Starlink déchiraient la nuit comme un boucher sanguinaire entaillerait la chair d’un animal pas encore mort ».
Le plan d’action est méticuleusement imaginé : bombe, ou poison peut-être, à moins de « prendre le contrôle à distance du pilote automatique » de la Tesla de son fondateur. La couleur passablement policière de l’argument concourt à l’efficacité de ce qui est le « testament d’un tueur, le plaidoyer d’un homme qui s’apprête à commettre un crime ».
Nous laisserons le lecteur découvrir si le succès est au rendez-vous. La chose va-t-elle se conclure en ridicule fiasco, en apocalypse ? Car le pire gît peut-être parmi les collisions de quarante mille satellites, sans compter les débris en nombre exponentiels, menaçant toute aventure spatiale et de communications.
Il ne s’agit pas seulement d’un écrivain, mais d’un peintre, notre narrateur appelé Liki, qui confie cette histoire vingt-quatre ans plus tard, et dont les tableaux sont hantés par « le manque de Jade », celle avec qui se joue une attachante histoire d’amour. Le lyrisme et l’érotisme alors charment le lecteur. « La Nuit des absents » n’est-il pas le tableau le plus célèbre du peintre ? Alors que celui qui s’intitule Le Ciel a disparu est retrouvé « dans un coffre de la Musk Fondation ». Comme si les œuvres d’art, nécessaires plus que jamais, étaient en abyme disposées. Ce avec le concours d’une écriture sensuelle et imagée, mais aussi empruntant l’exactitude scientifique et technique. En quelque sorte, les personnages d’artistes, qu’il s’agisse de l’écriture ou de la peinture, sont l’antithèse du puissant technocrate faustien Elon Musk.
Reste que la question de fond est inchangée. Face à la mainmise – peut-être totalitaire – d’un entrepreneur de génie favorable au libre-échange et à la libre expression, faut-il de bon droit recourir à la violence, au meurtre ? En ce sens ce ne serait pas seulement le ciel qui disparaitrait, mais la beauté, qu’elle soit naturelle ou morale.
La dimension science-fictionnelle ne cesse de s’amplifier lorsque s’achève le récit, soit en 2045. À la lisière de l’apologue, de la satire et du pamphlet, l’opus fort enlevé d’Alain Blottière suscite plus d’amusement de par son exagération un brin rocambolesque que de sérieux politique, même s’il affiche une volonté dystopique. Après une dizaine de romans et autant d’essais, souvent consacrés à l’Egypte, entre dieux et oasis, il semble qu’il ait l’ambition, face à l’hubris humain, de rendre aux dieux leurs cieux…
La vivacité de la satire romanesque n’est-elle pas le gage de l’esprit critique ? Et si, selon Alain Blottière, « le ciel a disparu », la littérature n’a pas le moins du moins disparu…
Parador de La Seu d'Urgell, Alt Urgell, Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
L’Entrée dans la Cité idéale.
La bibliothèque du meurtrier
versus la Bibliothèque Hespérus.
XXVI
D’une multi-conférence abjecte, je m’étais évacué. Où l’on prétendait que le voile intégral est liberté, que la terre est plate comme un tapis, que toutes les opinions se valent par respect de la subjectivité, que les sciences sont des fictions impérialistes patriarcales et occidentales, que l’on doit accorder un congé menstruel pour les hommes, et autres brutalités et inepties de cet acabit. La chose était pompeusement financée par un Etat aux finances en ruine, endetté jusqu’à l’apocalypse ; et pourtant l’on rugissait chacun de son immarcescible légitimité. Bientôt j’avais cessé de tenter d’intervenir avec la fragilité de ma parole, tant il est vain d’argumenter avec des imbéciles patentés, des idéologues fumeux et trempés dans la poix. La célébration tournait à la foire d’empoigne, les accusations mutuelles de fascisme tonnaient, les horions menaçaient de pleuvoir. Les rictus de supériorité se fendillaient pour laisser entrevoir les cris sanglants de la répression.
En toute discrétion, je subtilisai le panonceau de bristol qui mentionnait mes nom et qualité tout en me faufilant derrière ma chaise ; en un tournemain je m’étais exfiltré vers la sortie de ce Palais des Congrès en forme de hangar à l’architecture brutaliste déjà salie par les fientes de pigeons et autres matières innommables. Là où quelque douteuse Fondation pour les Cultures du Monde, subventionnée par d’obscurs canaux, m’avait invité en tant qu’essayiste prétendument sagace, tant j’avais peu de lecteurs.
Mon hôtel était à quelques centaines de mètres ; dans une avenue haussmannienne qui aurait été splendide si elle n’avait été encombrée de sacs de couchage gonflés et malodorants, d’ordures éventrées, de misérables errants infestés de cannabis aux volutes brunâtres.
Bien heureusement, mon hôtel, un palace généreusement alloué à mon incompétence intellectuelle, était gardé par des Cerbères galonnés et gantés de blanc qui me reconnurent et me laissèrent entrer. Après de nécessaires ablutions, l’on me conduisit à une table drapée de coton pur où un menu strictement végétarien, quoiqu’aux assiettes artistement ornées de gourmandises prétentieuses, ne me combla que médiocrement. De tous ces aléas de l’Histoire, ma chambre restait – provisoirement ? – préservée. Vaste, ornée de meubles Louis XV, d’une couette fleurie, de tableaux figurant des nymphes et des forêts. Je n’eus pas le courage de jeter de solides pensées dans mon carnet ouvert sur le bureau avant de m’endormir brusquement.
Au matin, quoique je ne vis pas la moindre ombre humaine, un petit déjeuner m’attendait. Une cafetière noire comme l’ébène, un panier de croissants et de pains aux noix craquants, une palette de confitures, une salade de fruits aux couleurs acidulées. Tout cela parvenant à éveiller en mon cortex cérébral quelque bris de conscience du monde embrouillardé…
Après avoir récupéré ma serviette que je juchais en bandoulière, j’allais sortir par l’entrée principale que j’avais jusque-là pratiquée. Quand je la surpris barrée par des planches de chantier en croisillon ! Aussitôt, un vieux concierge galonné, affolé, plus vieux qu’une civilisation en décomposition, m’avertit :
Abbatiale de Saint-Maixent-L'Ecole, Deux-Sèvres.
Photographie : T. Guinhut.
- Monsieur, par-là, il n’y a plus de salut ! Dehors se culbutent les pogroms, les ratonnades, l’émeute et le sang, la crasse et la baston, le bolchevisme et le djihad, la mort et la dévastation !
Essoufflé comme un rat bubonique, il reprit :
- Fuyez, fuyez ! Par ici ; suivez-moi, je vous en conjure…
Le spectre me fit emprunter des couloirs damassés d’or ancien, des escaliers pariétaux interminables, parcourir une fosse funèbre comme les catacombes, buter contre un cénotaphe ruiné, le tout mal éclairé par des lucioles artificielles, puis me poussa dans un souterrain phlégréen…
Derrière moi, toute trace d’ouverture semblait avoir implosée. Je marchais longtemps, fort longtemps, parmi des cryptes romanes sépulcrales et des allées de cloîtres gothiques à l’abandon, sans autre ciel qu’une obscurité monacale, trébuchant au milieu de débris ferrailleux dignes d’une révolution industrielle avortée, butant sur des roches escarpées, perfides, glissant sur le sol flasque de boyaux argileux, frôlant d’acérées concrétions de stalactites, jusqu’à ce que la sente obscure paraisse enfin s’élargir sur une arène sableuse. Soudain, la lumière du jour, le bruit du ressac, purent apaiser le cognement saccadé du muscle cardiaque qui animait encore ma poitrine.
La plage reposait dans une énorme crique. Le vent, souple et léger, les quelques nuages cotonneux, l’azur, des cris de mouettes rieuses, la houle : où était passée la capitale abjecte à laquelle j’avais échappé ? Cette crique me parut totalement obstruée par ses murailles rocheuses, comme une prison à ciel ouvert. Me reposant un moment sur un roc poli qui affectait la forme d’un fauteuil sacerdotal, je scrutais tour à tour l’horizon sans voile et les parois brunâtres de l’amphithéâtre schisteux. Clignant des yeux, enfin je distinguai dans le contrejour un mince escalier maladroitement taillé dans la roche pierrailleuse, où des oiseaux de mers avaient juché leurs nids de branchages et de plumes éraillées.
Heureusement, mes chaussures de cuir aux semelles crantées m’assuraient une excellente prise au sol. Courageusement, j’empruntais ses marches ardues, ces lacets nombreux : il me fallut une bonne heure pour accéder enfin au plateau venteux, selon l’indication de ma montre-poignet, car mon Iphone, qui ne captait aucune connexion, restait bloqué sur la dernière minute du petit-déjeuner. Parmi la lande bosselée, un chemin serpentait. Peu à peu, la pelouse, les arbustes nains, laissaient s’élever une forêt de chênes aux troncs antiques. Ce parcours forestier, où seuls les écureuils apparaissaient, mutins, entre les branches, commençait à me donner soif. Je débouchais alors sur un espace plus ouvert et jardiné, où des arbres aux feuilles trilobées proposaient d’étranges fruits vermeils, gros comme des pamplemousses. Cueillant l’un d’entre eux, j’ouvris l’écorce, libérant un exotique et engageant parfum. Avec prudence, je goûtais la pulpe exquise, quelque chose entre la poire et l’orange sanguine. Le jardin des Pommes d’or des Hespérides, m’écriai-je !
Progressant parmi des fontaines, des nuées de mésanges et de chardonnerets, une architecture commençait à se dessiner. Un large portail de calcaire poli, d’une pure et parfaite blancheur, ouvrait sur une avenue bordée de jeunes tilleuls odorants, aux bâtiments nantis de colonnades, parfois doriques, parfois ioniques, parfois corinthiennes. De manière régulière, leurs frontons dispensaient des allégories en ronde-bosse, représentant les figures sereines de la Paix, de la Justice, de la Beauté, de la Philosophie… Quelque chose comme une collection de palais Renaissance, aux murs parfois peints de rose, et de villas palladienne parfaitement entretenues.
Soudain, d’une beauté alarmante, une femme entièrement nue me croisa, indifférente, absolument indifférente. J’en fus stupéfait. D’autant que bientôt, en un rythme régulier, d’autres femmes, toutes aussi imparablement jeunes et nues, passèrent, sans plus me remarquer, comme si j’étais l’invisibilité même.
Incongru, voire obscène, je me sentais, avec mes chaussures noires, mes chaussettes blanches, mon pantalon et ma veste bleu-marine, ma chemise rose et mon nœud papillon fleuri. Quelle était cette cité, qui n’avait pas placardé son nom, qui abritait une population de telles déesses ?
Elles étaient, qui d’ébène pur, blanches et rousses, hâlée comme du pain brioché, pâles et blondes, brunes aux yeux noirs ou bleus, sinon verts, aux cheveux moussant, voire glissant d’un seul flot jusqu’aux fesses, porcelaine visiblement asiatique aux paupières délicatement fendues, parfois filiforme, ou simplement minces, parfois franchement dodues, cependant parfaitement proportionnées, plus petites ou plus grandes que ma personne effarouchée. Aucune n’échappait à la beauté, par la grâce de leur démarche, de leurs pommettes altières, par leur regard vif, tendu, quoiqu’encore une fois elles ne me vissent absolument pas. J’avoue qu’une semi-érection parvint à gonfler ma braguette. Mais une érection esthétique et intellectuelle la dépassait en mes sens et mon âme – si tant est que ce mot désigne une réalité – de beaucoup !
Au centre d’une place hexagonale lumineuse, à laquelle accédaient en étoile des avenues aux perspectives impeccables, s’élevait un pavillon aux arcades ouvertes, où palpitaient sous l’effet de la brise des rideaux soyeux et bleutés. Devinant par des interstices des fauteuils et des canapés aux couleurs pastelles, je résolus d’y délasser ma légère fatigue ; d’autant que vide, il m’évitait la gêne incommensurable de devoir partager le lieu avec quelques-uns de ces dames insolemment pures qui parcouraient la cité. Alors qu’une fontaine glougloutait musicalement au centre, je choisis un fauteuil dont les bras s’ornaient de têtes de lions dorés pour assoir ma modeste carrure. Au-dessus de moi et de l’hexagone d’arcades, des verrières de couleurs laissaient flotter une luminosité particulière aux poissons exotiques et propre à une interrogative méditation.
Evidemment je rêvais. Je n’échappai pas au rituel qui, en de pareilles circonstances, consiste à se pincer vigoureusement le bras. La douloureuse conclusion ne se fit pas attendre : j’étais particulièrement bien éveillé. Aucun onirisme diurne n’était coupable de mon étrange situation. Quel était ce monde, cette cité à l’architecture platonicienne où de jeunes Diotima nues déambulaient comme dans les tableaux surréalistes de Paul Delvaux et de Léonor Fini, mais avec infiniment plus de grâce et de variété ; et de vérité ? Devais-je penser que j’étais appelé à jouer là un rôle, probablement inconfortable, à moins qu’une erreur d’aiguillage m’ait conduit dans une voie fatale ? Devais-je être ici profondément angoissé, tant la beauté est parfois terrible, voire me sentir indéniablement coupable, en cet admirable univers qui n’était visiblement pas fait pour ma petite personne ? Seul homme, de plus ayant largement dépassé le demi-siècle, dans ce pur gynécée…
Plongé dans le désordre de mes pensées mi-figue mi-raisin, je me sentis alerté par un mouvement dans le canapé adjacent. Sous une légère couverture de soie blanche, un corps – indéniablement féminin – s’éveillait. La créature se dressa sur son séant, étira les bras, faisant saillir, à ma stupeur profonde, deux seins sculpturaux, puis reposa ses mains sur ses genoux. Encore ensommeillée, elle me fixa en prenant la parole :
Palladio : Villa Rotonda, Vicenza
Photographie : T. Guinhut.
- Poliphilo dice, che non piu prlastolalma tacendo, nellle brace di Polia vivo se ritrovoe[1].
- Comment ? Que dites-vous ?
- Poliphilo dice, che non piu prlastolalma tacendo, nellle brace di Polia vivo se ritrovoe.
Interloqué, je reconnus soudain la première phrase de l’antépénultième chapitre du Songe de Poliphile, en son italien du XV° siècle mâtiné de latin, grâce au soin de Francesco Colonna. Je le lui signifiai.
Sous son chignon tressé, son grand front intelligent s’éclaira, ses yeux perspicaces s’allumèrent :
- Oh, pardon ! Utilisons votre français, n’est-ce pas ? Et bravo pour la référence, je n’en attendais pas moins de votre part.
- Pardonnez mon intrusion. Mais puis-je vous demander qui vous êtes, et quelle est cette cité ?
- La Cité idéale, bien entendu ! Et mon nom est Diotima. Et n’êtes-vous pas l’auteur de l’essai politique Requiem pour les libertés, des sonnets d’À une jeune Aphrodite de marbre, des romans philosophiques La république des rêves, Muses Academy, Les Métamorphoses de Vivant et La Bibliothèque Hespérus ?
- Comment pouvez-vous connaître mes livres ? Qui, de surcroit, ont une minuscule poignée de lecteurs…
- Nous les avons lus. Ils sont dans notre Bibliothèque Universelle ; que vous voyez en regardant au travers de cette arcade, bâtie de marbre rose.
- C’est un honneur immérité.
- Ne vous sous-estimez pas. Sinon l’on ne vous aurait pas conduit ici.
- Voudriez-vous dire que cet étrange vieillard…
- En effet, ce prétendu vieillard est l’un de nos passeurs des Enfers idéaux. À propos, n’éprouveriez-vous pas l’urgente nécessité de vous débarrasser de la poussière du chemin ?
- Oh, certainement ! Mais comment ?
- Inclinez votre visage vers cette fontaine, prenez son eau dans vos mains, et lavez-vous. Bien. Maintenant regardez en ce miroir de Venise.
- Est-ce possible ? Où sont mes rides, où sont les traits et les griffes du Temps ? Mon visage aurait-il de nouveau trente ans ?
- C’est l’œuvre de la Fontaine de Jouvence. En toute son authenticité.
- Mais ce n’est qu’un mythe, une fiction !
- Ici, elle est vraie. Maintenant, déshabillez-vous !
- Devant vous ? Je n’oserais pas !
- Ne suis-je pas nue ?
- Mais vous êtes d’une autre trempe que moi, que mon corps…
- Justement. Déposez vos vêtements, vous dis-je. Sur ce pouf.
Elle ouvrit un rideau translucide pour révéler un bain qui ne cessait de couler, odorant, citronné. À son invitation, je m’y plongeais avec précaution. En une seconde, je me sentis une vigueur que j’avais un peu oubliée. Ma stupéfaction ne cessait de croître.
- N’est-ce pas votre corps vrai ? Ce disant, elle me tendit une immense et délicate serviette, non pas pour me couvrir, précisa-t-elle, mais pour me sécher.
Une fois debout sur le dallage du pavillon, face au grand miroir, j’avais recouvré mon corps trentenaire. Et, regardant cette femme idéale dans toute sa nudité, je ne pus retenir une érection splendide. Que je tentais de dissimuler de mes deux mains honteuses.
- Voyons, c’est tout naturel, ria-t-elle. Mais permettez-moi de vous faire attendre : la réalisation dépendra de vos vertus. Rhabillez-vous, s’il vous plait. La nudité de nous autres immortelles n’est pas encore la vôtre.
- Mais n’y-a-t-il dans votre Cité que des femmes ?
- Certes. Mais, si nécessaire, des hommes, sélectionnés comme vous, sont accueillis. Je dois vous avouer que je me suis portée volontaire pour être votre hôtesse. Ne me décevez-pas.
- Et recevez-vous, comme vous venez de le faire avec ma personne, des femmes venues du monde, je ne sais comment dire, du monde d’en bas ?
- Bien entendu. Le talent, la probité et le génie ne sont pas sexués.
- Devrais-je retourner dans ce monde où j’ai vécu auparavant ? M’éveiller de ce rêve ?
- Impossible. Nous avons mission de protéger, faire fructifier les arts et les sciences, donc les artistes tels que vous. Pour ce faire, je vais dans un moment vous conduire à l’appartement qui vous est réservé, non loin de la Bibliothèque. D’où vous pourrez observer, grâce à des technologies exactes, comment va – et surtout ne va pas – le monde de l’humanité que vous avez définitivement quitté. À charge pour vous d’en tirer la substantifique moelle.
- Et observer, vivre le monde où je suis désormais ?
- Sans aucun doute. Commencez par manger avec moi ces fruits.
Ce disant, elle avança un saladier translucide garni de prunes violettes, de raisins argentés, de fraises écarlates et de poires émeraude, d’ananas en tranches lumineuses.
- Et comme je sais que vous ne pouvez être strictement frugivore, voici des filets de pigeons et de cailles.
- C’est délicieux. Cette marche souterraine, puis aérienne, m’avait ouvert l’appétit. Mais, dites-moi, votre condition inhumaine et idéale est-elle parfaitement naturelle, innée ? Où s’agit-il du résultat d’une médecine avancée, d’une manipulation génétique prodigieuse ?
- Qu’importe à la fin. M’aimeriez-vous moins si l’une ou l’autre réponse avait la prééminence ?
- Certainement non. Vous m’avez choisi, comme si vous étiez ma destinée précieuse.
- Vous voilà un doux parleur. Alors sachez que notre énergie n’est pas due qu’aux fruits, aux oiseaux et aux poissons que nous pouvons déguster, mais à ce câble translucide que vous voyez enroulé dans cette coupe d’or et qu’il nous faut périodiquement unir à la source des générations. Que des métaux rares autant que des cellules charnelles augmentées composent notre corps. Êtes-vous choqué ?
- Et toutes ces jeunes femmes que j’ai vues déambuler parmi vos avenues, sont-elles toutes semblables ?
- Non, malgré notre commune configuration judicieusement artificielle. Comme leurs physiques diffèrent, leurs goûts, leurs sciences, leurs loisirs, font l’éventail de leurs personnalités. L’une est architecte, l’autre peintre ou musicienne, ou physicienne, entre autres compétences affinées. Il vous est permis de vous faire des amies parmi elles, si cela vous convient.
- Et, vous n’avez pas froid, aussi dévêtues ?
- Nous sommes ainsi faites que, malgré ce climat océanique, nous ne craignons aucune froidure. Levons-nous, pour une petite promenade postprandiale.
J’acquiesçai, songeur, me demandant à part-moi si elle était sensible à la chaleur des câlins…
Alors qu’en marchant nous ne cessions d’être environnés par la calme effervescence des habitantes, je demandai à celle dont l’autorité me fascinait :
- Devrais-je moi aussi déambuler nu ?
- Pas encore. Il y faudra d’abord trois conditions. Y consentir de plein gré. Puis demander l’implant neuronal qui nous authentifie et nous connecte au réseau de Cosmopolis. Enfin vous devrez trouver celle dont vous obtiendrez l’amour.
- Pourquoi pas vous ?
Palazzo Grassi, Venezia, Veneto.
Photographie : T. Guinhut.
- Qui sait. Mais attendez de faire votre choix parmi celles qui sont disponibles et avec qui vous aurez maintes complicités. Regardez, par exemple, cette incroyable métisse au chignon en volutes, qui regarde les nuages. Elle est spécialiste en physique spéculative et travaille sur la suspension de la gravité. Ah, justement ! Voyez ce couple qui se tient si tendrement par la main : Nadia est compositrice d’opéras stellaires et de pièces pour piano planantes ; Yasimuro, dont les doigts sont si longs, est son interprète scrupuleux, virtuose et sensible.
- Elles sont donc toutes – et tous – remarquables !
- Sans aucun doute. Excellia, avec une mésange perchée sur l’épaule, est peintre naturaliste. Vous devinez que ses oiseaux sont enchanteurs.
- Et vous, Diotima, quelle est votre spécialité ?
- En toute simplicité, comme mon nom l’indique, la philosophie grecque antique et tous ses commentateurs, de Marcile Ficin à Nietzsche, et au-delà. Je collabore parfois avec Christelle qui sait numériser les rouleaux de papyrus carbonisés découverts à Pompéi et Herculanum, pour les déchiffrer, les traduire en italien et en français. Ces temps-ci nous dévoilons des chapitres perdus de l’Histoire naturelle de Pline.
- J’aurais plaisir à les lire. Surtout avec vous… Mais n’y-a-t-il pas des femmes, qui, comme moi, ont été exfiltrées du monde antérieur ?
- Bien sûr. Cependant vous ne les différencieriez pas de nos consœurs. Elles s’adaptent très vite, trouvent leur Eros – masculin ou féminin – et se consacrent avec bonheur à la médecine, la broderie ou la physique nucléaire. Telle cette brunette à la chevelure tourbillonnante, qui est une experte des métaux rares et de leurs alliages. Ou, plus loin, cette pâle blondinette, informaticienne de haut vol, ce qui ne l’empêche pas d’être une pâtissière aux desserts exquis… Et pour revenir à Estella, son moindre titre de gloire est d’avoir recréé l’orichalque dont parle Platon en son Atlantide.
- Et cet homme vêtu de noir ? N’est-il pas étrange ici ?
- C’est Victor, un archiviste encyclopédique. Son hypermnésie est plus précieuse que toute intelligence artificielle. À force d’élaborer les statistiques démographiques de la Cité, il découvrira sans nul doute que la fragile et néanmoins talentueuse sculptrice de miniatures, Lucile, lui est destinée.
- Je vais alors supposer que ce kimono jaune cache une nouvelle arrivée. Ses cheveux sont si courts, son visage si rond, ses traits si japonisants…
- Oui, c’est Ogawa. Elle a renouvelé la peinture abstraite d’une manière inimaginable.
- J’aimerais voir cela.
- Vous irez au Musée, qui se trouve derrière l’Institut des Sciences, pour la rencontrer. Personne ne sait encore qui est l'être masculin, ou féminin, à elle dévolue.
- C’est ici une société d’élite. Très sélective.
- Le résultat n’en vaut-il pas la peine ? N’êtes-vous pas déjà ici heureux ? Ah, j’oubliais ! Si vous pouvez retrouver le plateau qui domine la crique sauvage qui vous a conduit dans la Cité, je vous déconseille fortement de tenter la périlleuse descente. Et ne vous avisez pas d’imaginer retrouver le passage par lequel vous prétendriez regagner votre précédent antimonde. Le retour est absolument impraticable. Résolument impossible. De surcroit la baignade y est imparablement dangereuse. Pour ce faire, allez plutôt du côté du fleuve Alphée et de son estuaire, quoiqu’il faille se méfier du mascaret.
- Il n’y a par conséquent pas de vieillards dans cette Cité. En revanche, des enfants ?
- En effet. Aiguisez votre regard jusqu’aux marches du Temple des Allégories. Ce couple, tous deux bellement nus, qui donne un goûter à une petite fille, Elodie, née par la méthode naturelle, néanmoins sans le moindre défaut génétique ; comme il se doit.
- Elle est à croquer…
- Ils sont tous les deux généticiens, en termes d’intelligence quantique biologique.
- Et cet homme seul, vêtu comme un Arlequin, qui est-il ?
- Un olibrius et astrophysicien, qui est un fondu de l’influence des ondes gravitationnelles, non sans tenter de cartographier l’incertitude galactique. Il vit dans l’observatoire astronomique aux lentilles correctrices des interférences, qui jouxte l’Institut des Sciences.
- N’est-il pas destiné à cette métisse dont vous me parliez tout à l’heure ?
- Il a tellement la tête dans les étoiles qu’il ne regarde aucune beauté. Mais qui sait ?
- Qui suis-je face à ses sommités ? Un écrivaillon qui n’a pas trouvé son public…
- Encore une fois, ne vous surestimez pas. Vous avez su trouver le public de la Cité idéale. C’est là l’essentiel.
- Et cette blonde flamboyante aux traits finlandais qui tend sa main vers le ciel ?
- Elle offre des graines de tournesol aux chardonnerets qui viennent volontiers. C’est une brillante historienne prospective. Elle vous connait. Elle vous a regardé intensément et vous n’en avez rien vu.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Anima.
- Quel beau prénom !
- Elle serait parfaite pour vous.
- Voudriez-vous, Diotima, que je vous abandonne ?
- Rassurez-vous, il y a l’amitié. Il y a l’amour. Nous ne maîtrisons pas toute la chimie de l’intellect.
- Le plus beau n’est-il pas l’amitié amoureuse ? Mais, j’y pense, êtes-celle qui toujours accueille les nouveaux venus ?
- Bien sûr que non. Chacune, voire chacun, peut vouloir se charger d’une tâche aussi fructueuse.
- Et, dites-moi, qui est cette dame d’ébène qui marche à grands pas ?
- Cette fois, vous avez l’œil ! C’est Amaryllis. Elle écrit de la poésie scientifique. Et traverse à la nage le vaste fleuve Alphée.
- Impressionnante…
- Suivez-moi, je vais vous faire découvrir votre logis.
Quelques centaines de mètres plus loin, pendant lesquelles j’observais ma protectrice idéale, nous approchions de la Bibliothèque de marbre rose. Où elle me fit entrer un moment pour me faire admirer, dit-elle « l’art supérieur de la coupole céleste fondé sur les vérités éternelles de la géométrie et de la musique, en tant qu’elle est conforme à l’orbite elliptique des planètes du système solaire, selon la première loi de Kepler dans son Astronomia nova ».
Lorsque de surcroit je vis tous ces rayonnages où palpitaient tant d’ouvrages rares et savants, je ne pus réprimer un vertige digne du syndrome de Stendhal. Des cartouches ornés signalaient les directions des Arts, des Lettres, des Sciences physiques et industrielles…
- À propos, je suppose que des ateliers sophistiqués, des usines puissantes, sont nécessaires. Où sont-ils ?
- Sous la Cité, autrement dit largement sous nos pieds. Ces laboratoires souterrains sont gérés par une robotique avancée, une intelligence quantique régénérative…
Mon humilité accrue me fit encore contempler avec plus de respect et d’admiration les traits inénarrables de sérénité et les yeux vigoureusement bleus de ma conductrice. Nous reprîmes notre marche, alors que la déambulation des beautés aux visages stellaires et aux corps incalculables par les proportions des mortels semblait de beaucoup diminuer, à cause de la fin de leur pause méridienne, me renseigna Diotima.
Enfin, sous une arcade, elle ouvrit un portail, qui me permit d’apprécier un vestibule impeccable, une chambre douillette, un vaste bureau garni de meubles précieux, une cuisine plutôt décorative, et une engageante salle de bain.
- Toutefois, n’oubliez pas. En tant que mortel originel, vous devrez en votre appartement vous baigner chaque matin dans l’eau de Jouvence venue de la résurgence d’Aréthuse, elle-même originaire des massifs montagneux dont vous avez distingué les crêtes neigeuses au loin de l’avenue.
Je me retournai vers le bureau dont un mur était couvert d’étagères de cèdre, garnies de mes livres préférés ; et, bien entendu, ceux dont j’étais l’auteur méconnu n’étaient pas absents.
- Vous êtes chez vous, cher Maxence. Il n’est pas besoin de clef dans Cosmopolis. Mais de cette ceinturophone que vous devez glisser autour de votre taille. Nous autres n’en avons pas besoin tant notre communicabilité est intraneuronale.
- Comment puis-je vous remercier, chère Dotima ?
- Soyez vous-même. En étant créateur. En toute liberté. Je suis à votre disposition. Dans la limite du raisonnable. À ce soir.
Une fois seul, assis dans ce fauteuil empire de ce bureau qui m’enchantait, d’autant qu’une porte-fenêtre ouvrait lumineusement sur un jardin aux arbres fruitiers autour d’une fontaine, j’ouvris l’ordinateur portable brossé d’argent qui était monogrammé avec mes initiales, y branchai la clef que j’avais extraite de ma serviette, pour y charger mes tapuscrits en cours. Mon carnet manuscrit ouvert à son côté, j’étais fin prêt. Je méditais. Quelle habitante de la Cité idéale aurait l’indulgence de me réellement me choisir ? Etais-je au paradis ? Ou dans une prison de luxe ? Etais-je dorénavant amoureux de cette Diotima, ou bien d’Anima, ou encore d’Amaryllis ?
Claude Aziza : Pompéi-Herculanum et les cités du Vésuve,
Les Belles Lettres, 2026, 390 p, 29 €.
Vincent Jacq : Atlantides, L’Escampette, 2025, 176 p, 19 €.
Nous ne pouvons que rêver l’Antiquité gréco-romaine. Malgré l’indubitable abondance de ruines, de statues et d’écrits, parmi lesquels nous déambulons et étudions, il reste une part d’imaginaire, voire de fantasmes, si nous voulons faire l’expérience réelle des cités d’Athènes et de Rome, lors que leurs siècles de gloire ont été soufflés et brouillés par les siècles. Aussi une helléniste et latiniste, Jackie Pigeaud – hélas disparue puisqu’elle vécut et œuvra entre 1937 et 2016 – s’efforce-t-elle de revitaliser ce qui subsiste, et ce qui nourrit avec persistance notre présent, depuis ce thésaurus antique. Cette dimension intellectuelle fait ses preuves avec la plus grande efficacité, malgré des sites romains intenses comme Ostie ou Mérida, lorsque Pompéi & Herculanum ressuscitent leurs splendeurs enfouies sous les cendres du Vésuve. En revanche la promenade n’est que mentale si l’on pense au mythe platonicien qui fit tant gloser, celui de l’Atlantide, au point que Vincent Jacq puisse parler d’Atlantides, au pluriel…
Si l’on a parfois abusé de fantasmatiques révisions de l’Antiquité, qu’il s’agisse des films en péplum ou d’idéologiques récupérations, à l’instar du fascisme mussolinien, voire d’accusation de suprématisme culturel blanc par quelques wokistes, rien n’empêche de considérer avec sérieux l’apport gréco-romain. Esthétique, sémiologie, philosophie, médicine, n’ont-elles pas toutes leurs sources dans l’Antiquité ? Il a longtemps fallu conserver, retrouver, puis ranimer leurs richesses.
En son Rêver l’antique, où il ne s’agit pas d’onirisme nocturne mais de rêveries intellectuelles, Jackie Pigeaud – qui publia entre autres un volume sur la folie[1] – convoque d’abord les médecins Hippocrate et Galien. Une attention particulière s’attache à la mélancolie associée au génie selon le premier ou encore Aristote. De tels textes sont « porteurs d’une rêverie organisée qui parle des rapports de l’âme et du corps, du physique et du moral, de la créativité, de la nature et du droit, de la création du vivant, des modifications du vivant par le milieu, des rapports de la forme et de la matière ». Aussi notre essayiste ne rêve pas à bâtons rompus, mais en une pensée organisée.
Probablement l’inaugural rêveur à cet égard est-il Johann Joachim Winckelmann – le premier historien de l’art antique digne de ce nom – qui, au XVIII° siècle, n’a jamais dépassé l’Italie alors que la Grèce était sa terre d’élection, et auquel Jackie Pigeaud consacre deux chapitres éclairés ; l’Histoire de l’art chez les Anciens étant en 1763 fondatrice. Ce dans un ensemble formé d’une vingtaine d’articles et autres conférences, qui ne manque pas pour autant de cohérence. Et lorsque dix d’entre eux ont trait à la médecine, avec des perspectives vers Laennec ou Bichat, l’on découvre des travaux pour le moins inattendus, comme sur les « Sélénites et lunatiques ». Enfin une poignée de textes s’intéresse à l’esthétique et à la poétique : sur l’ekphrasis (la description de l’œuvre d’art) et sur la phantasia. Ou, plus curieux encore, une étude sur l’ivresse bachique. Reprenons notre lecture à l’ouverture, lorsque notre essayiste se demande « Sommes-nous prêts pour Renaissance ? » Ce qui semble à première vue anachronique. Mais à un second regard, le savoir ancien disponible permet de « se constituer une histoire, de s’assurer sur les fondements d’un passé ». Il plaide pour la communication des savoirs, pour une imagination culturelle, pour un humanisme encyclopédique, un peu à l’instar de Pline l’Ancien, dont l’abondante Histoire naturelle est en filigrane de cet érudit et brillant essai.
Jules Monod : La Cité antique de Pompéi, Delagrave, 1929.
Photographie: T. Guinhut.
Malgré son format modeste, ce livre d’art et d’histoire est une merveille. Abondamment et justement illustré, il oscille entre les rêveries littéraires et les investigations archéologiques pour révéler au mieux un mode désenfoui. Sous la plume et la direction iconographique de Claude Aziza, Pompéi-Heculanum et les cités du Vésuve nous propose bien des « promenades insolites », selon son sous-titre. Ce n’est pas l’album photographique qui vise au seul splendide comme ceux consacrés à Pompéi et Herculanum par L’Imprimerie Nationale[2], mais une sorte de manuel délicieusement fureteur, qui, outre les lieux de la tragédie vésuvienne, parcourt le témoigne de Pline le Jeune et les hommages de nombre d’écrivains, de Goethe à Nerval en passant par Théophile Gautier, de nombre de cinéastes...
Le document inaugural est le duo de lettres que Pline le Jeune adressa trente ans après la catastrophe à son ami Tacite. En effet, en 79 après Jésus Christ, le Vésuve projeta pendant deux jours les nuées ardentes, les débris et les cendres de son éruption entre Neapolis (Naples) et Stabies, engloutissant une poignée de cités, dont Pompéi et Herculanum, tuant de surcroit son oncle, Pline l’Ancien, qui l’observait depuis son bateau : « Une nuée se formait […] ayant la forme d’un arbre et faisant penser surtout à un pin. Car après s’être dressée à la manière d’un tronc fort allongée, elle déployait comme des rameaux […] elle s’évanouissait en s'élargissant : par endroit elle était d’un blanc brillant, par ailleurs poussiéreuse et tachetée, par l’effet de la terre et de la cendre qu'elle avait emportées. » L’on cite ici la lettre XXVI, entièrement reproduite à la fin de ce volume documenté. D’autres auteurs, Stace, Dion Cassius, évoquèrent cet événement qui fut fatal à la ville consacrée à Vénus.
Le Moyen âge et les siècles oublièrent non seulement la catastrophe, mais ces lieux. Il faut attendre 1738 à Herculanum, 1748 à Pompéi, pour que des fouilles soient entreprises. Et que l’expansion de cet univers romain gagne les esprits de manière exponentielle et contagieuse.
Claude Aziza structure son livre en quatorze « promenades ». Après « les deux Pline », voici le romantique Edward George Bulwer-Lytton, dont le roman Les Derniers jours de Pompéi[3], publié en 1834, fut inspiré par la découverte de l’amphithéâtre, de thermes, de mains objets, de corps piégés dans la cendre. Roman qui entraîna à sa suite des tableaux tragiques et, plus tard des films pléthoriques : « roman fondateur qui non seulement a bravé victorieusement les outrages du temps, mais qui, aujourd’hui, joint à ses qualités romanesques les vertus d’un manuel d’archéologie ».
« Cité des femmes », « héroïnes de papier », « Muses » et « drôles de dames », nombre de promenades mettent l’accent sur la féminité, les mères, le temple d’Isis… De plus, au XVIII° siècle, ce sont deux reines de Naples et une aventurière aux amours célèbres qui s’intéressent à Pompéi : deux Caroline et Emma Lyons. Plus tard, en 1860, Alexandre Dumas fut nommé Directeur des fouilles à Pompéi, avant de se passionner pour la peinture pompéienne et la Vénus callipyge, qui est aujourd’hui au musée de Naples. Ce denier faisant l’objet d’une promenade informée, soit celle du « Cabinet secret, aux scènes explicitement érotiques. Nerval chante les amours d’Octavie, dans un récit passablement morbide ; alors que le Danois Jansen offre à l’an 1903 Gradiva, fantaisie pompéienne, à laquelle le commentaire de Freud, en 1906 donnera un surcroit de postérité. Quant à la romancière Jean Bertheroy, c’est en 1905 une jeune pompéienne qui est amoureuse d’Hyacinthe, dans son roman La Danseuse de Pompéi. Evidemment les voyageurs, tels Chateaubriand, Stendhal ou même Berlioz, se pressent sur « les pentes du fatal volcan ». Ou encore Vivant Denon, amateur d’Herculanum. Tous au-delà de bien des « niaiseries romanesques et cinématographiques » qui abondèrent.
Les « fantômes d’Oplontis » sont ceux de la villa du même nom, auprès de celle de Poppée – dont on lit ici les le menu et les recettes de son « festin ». Là pullulent les bijoux et les pièces d’or, mais aussi les cadavres, dont celui d’un enfant réfugié contre sa mère, parmi des peintures murales aux rouges et aux ocres éclatants. Hélas Pompéi ne put échapper à un bombardement en juin 1943. Le mythe d’amour et de mort en est conforté. De surcroit, il est à craindre que le Vésuve ne dorme que d’un œil…
Au travers des gravures, des portraits, des tableaux, et bien entendu des photographies, c’est toute une histoire des passions pompéiennes, des découvertes, des fouilles successives qui se déploie. D’autant que récemment de nouvelles trouvailles ont afflué ; par exemple une méthode fiable pour déchiffrer les rouleaux de papyrus carbonisés semble voir le jour. Lira-on des pièces perdues, des poèmes oubliés ?
Chez Platon, les pages sur l’Atlantide sont de celles qui ont le plus fait miroiter les interrogations et les fabulations. Dans le Critias, mais surtout le prologue du Timée, deux paragraphes l’évoquent : « au-delà des colonnes d’Hérakles, cette île était plus étendue que la Lybie et l’Asie prise ensemble […] Or dans cette île, l’Atlantide, s’était constitué un empire vaste et merveilleux que gouvernaient des rois […] sut toutes les autres cités, elle l’emportait par la force d’âme et pour les arts qui interviennent dans la guerre […] Mais dans le temps qui suivit, se produisirent de violents tremblements de terre et des déluges. En l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit funestes, toute notre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et l’île d’Atlantide s’enfonça pareillement sous la mer[4] ». D’après Platon encore, les Atlantes et les Athéniens ne peuvent éviter la guerre. Car leurs peuples sont absolument opposés. L’Atlantide, thalassocratie pervertie par la richesse, s’oppose à Athènes, cité austère et militaire. Parce qu’ayant conservé sa nature divine, Athènes l’emporte, avant que le cataclysme engloutisse l’une sous les flots, l’autre dans les abîmes souterrains.
Plus tard, le Romain Pline l’ancien, dans son Histoire naturelle (VI, 36,2), fit allusion à une île Atlantide, située au pied du mont Atlas, « traditur insula contra montem Atlantem et ipsa Atlantis appellata ». D’autres géographes et philosophes, comme Posidonios et Strabon, prêtaient foi à l’existence antérieure et à l’effondrement de cette Atlantide. Au point qu’entre les XVI° et XVIII° sicles, bien des savants se mirent en quête d’un tel continent, que l’on imaginait sis aux bouches occidentales de la Méditerranée, au large du Portugal ou du Maroc, voire dans un Atlantique que se disputaient les points cardinaux, sinon dans les glaces du pôle.
Traitant de ce mythe profus, l’historien Pierre Vidal-Naquet[5] affirmait que Platon, usant de sa socratique ironie, joue avec la fiction, de façon à faire accroire que l’Atlantide est le contretype d’une Athènes elle-même imaginaire.
Plus imaginatif, Vincent Jacq étend le concept de l’Atlantide originelle à maintes occurrences. Et pas seulement sous l’effet de submersions aquatiques. Il se livre à une enquête mondiale, parmi à peu tous les continents, à la lisière de l’essai et de l’autobiographie, en déployant les filaments du journal de voyage aux poétiques sensations et évasions. Ce à la recherche de « quelques tessons d’un monde qui s’efface ». Ainsi les « tesselles de terre sainte », le « berceau » de Gilgamesh, les plaines de la Perse ; en fait l’origine des spiritualités et de l’écriture. Pour ce faire, la boulimie du voyageur est presque incroyable tant il parcourt Bali ou l’estuaire du Tage, en un puzzle, une myriade d’impressions visuelles et civilisationnelles.
Pour Vincent Jacq, les Atlantides sont précolombiennes, toscanes ou japonaises, tant ces différentes civilisations ont sombré dans l’abîme des temps, éradiquée pour la première, éloignées dans l’Histoire et dans l’espace pour les deux autres. Ainsi « voyager est une autre façon de pactiser avec les puissances démoniaques ». Mais aussi de pactiser avec la « longévité tranquille » des peintures chinoises des Song.
Sinon apocalyptique, la tonalité de ce recueil de souvenirs est élégiaque. En témoigne la récurrence des « je me souviens ». Son écriture est ainsi faite : « la première graine qu’on enfouit dans les jardins est celle de la nostalgie ». Son charme est tellement prenant que nous consentons à lui pardonner en sa première page sa foi en un catastrophique réchauffement climatique : « des submersions inédites s’annoncent. Les banquises s’effondrent dans les océans des pôles […] la mer menace les piles et les ports ». C’est ignorer combien la fonte du pôle nord ne changerait rien au niveau des océans. Plus heureuse est la métaphore : « la lave des images de l’intelligence artificielle commence à recouvrir celles que nous avons crées ou que nous gardions dans nos mémoires ».
À l’instar des Derniers jours de Pompéi d’Edward G. Bulwer-Lytton, le roman fut l’espace où Pierre Benoit déploya son talent avec L’Atlantide, dans laquelle règne la fascinante Anthinéa. Gardons également une réelle admiration pour la bande dessinée de la féconde série des Blake et Mortimer : L’Enigme de l’Atlantide, publiée en 1956, qui recèle une civilisation avancée et un minéral qui est la source d’une énergie fabuleuse : cet orichalque mentionné par Platon.
[1]Jacquie Pigeaud : Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité gréco-romaine. La manie, Les Belles Lettres, 2010. [2]Eva Cantarella & Luciana Jacobelli : Pompéi, Herculanum, L’Imprimerie Nationale, 2011 & 2012. [3]Edward G. Bulwer-Lytton : Les Derniers jours de Pompéi, Les Belles Lettres, 2007. [4]Platon : Timée, 25 a, 25 d, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 1987. [5] Pierre Vidal-Naquet : L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, Points, 2007.
Ariane Lefauconnier : Erotiques. 69 poétesses érotiques de notre temps,
Bruno Doucet, 2024, 208 p, 20 €.
Alice Mendelson : L’Erotisme de vivre et autres poèmes, Points, 2026, 156 p, €.
Les traces de l’amour le plus tendre et de la fornication la plus franche ne sont pas seulement dans les romans sentimentaux bleutés et la rougeoyante pornographie, mais dans la poésie. Ce que n’ignore pas la splendidement rose Anthologie de la poésie érotique de Marcel Béalu, qui commence au XV° siècle, pour se clore en notre contemporain, du moins, faut-il l’espérer, provisoirement, si les velléités de la censure et le manque d’appétit ne viennent pas faire le lit du désamour, autrement dit l’asexualité. Complément indispensable et attendue, une autre anthologie, La Poésie érotique aujourd’hui, par les soins de Thomas Deslogis, voit enfin le jour. Ainsi de manière récurrente, entre sensualité ravissante et sexualité orgasmique, le poème ne peut retenir les élans d’« Eros émerveillé ». Sommes-nous plus érotique, plus savants et plus délicieusement sensuels que nos éternels contemporains du XVI° ? Et si ces deux anthologies sont illustrées grâce à des traits sinueux et des roses aguichants, c’est pour laisser deviner leurs tendresses sensuelles et fauves.
Non ! l’érotisme n’est pas que masculin dès la naissance de la versification française. En effet, les dames ne sont pas en reste au XV° siècle. Telle Clotilde de Surville :
« Doucement s’esgarer layssoiz mes mains folastres
Sur le contour de tes aymables traicts,
Tandis que de mon seyn tes lèvres idolastres
En meyssonnoient les pudiques attraicts ».
Son époux Béranger avait bien de la chance !
Nombre de ces poèmes ont été publiés sous le manteau, de manière clandestine, voire sont restées dans le silence d’un manuscrit complice. Comme de Brantôme que nous oserons citer (tant pis pour les chastes de profession) :
« Et quant à l’autre, à voir sa douce mine,
Son embonpoint, son visage si bon,
Je crois qu’elle a belle motte et beau Con :
Elle aura donc mon vit pour contremine ».
Ode, sonnet, octosyllabes, alexandrins et rimes, tout ici fait usage, y compris l’épopée, certes parodique, comme La Pucelle d’Orléans de Voltaire, le néanmoins philosophe bien connu. L’on n’est pas surpris de trouver là Baudelaire et ses « promesses du visage », Théophile Gautier dont « le foutre jaillit comme par une pompe », « Verlaine, sa « luxure en songe » et sa célébration des « couilles de [son] amant, sœurs fières / À la riche peau de chagrin » et « le vit, [son] idole », où peut-être faut-il deviner les attributs de Rimbaud. Mais plus étonnant est ici Mallarmé, « levant au nombril la baptiste ». Il s’agit de se faire plaisir, en un onanisme linguistique bien senti, mais aussi « d’offusquer le bourgeois », selon le mot de l’anthologiste aimablement coquin.
L’on a beau être de la Pléiade, classique, romantique ou surréaliste, l’amour, ses douceurs et fureurs spermatiques et utérines sont toujours au rendez-vous, nonobstant les choix stylistiques. Cinq siècles tard, à Clotilde de Surville répond Grisélidis Real qui, en 1965, commence avec ardeur :
« Par le grand lys noir de ton sexe
Et par la douceur veloutée
De ses mandarines jumelles
Dans la tiédeur de tes broussailles »
Toutes les gammes de l’éros se conjoignent en ce florilège : tendresse, obscénité viriloïde, humour salace, grivoiserie, amoureuse séduction. Mais aussi bonheur, comme à l’occasion de cette femme de Lettres du XVII° siècle, Marie Catherine Desjardins, dite Madame de Villedieu, dont le sonnet, et son dernier tercet, soit la chute, suffisent à nous rendre rétrospectivement amoureux d’elle :
« Une douce langueur m’ôte le sentiment ;
Je meurs entre les bras de mon fidèle amant
Et c’est dans cette mort que je trouve la vie ».
L’on sait que ce sonnet fut jugé en son temps scandaleusement libertin, alors qu’une liaison passionnée l’attacha longtemps à Antoine de Boësset, sieur de Villedieu.
Avec modestie, Marcel Béalu (1908-1993), lui-même poète, n’a pas cru devoir y faire figurer ses propres productions. Aujourd’hui, c’est avec justice que l’éditeur adjoint quelques-uns de ses vers : « Ses jambes sont la prairie sous-marine / Une palourde noire y dort / Qui ne s’entrouvre que pour moi ».
Cette splendide et abondante anthologie, précédée par l’amusante liste d’un « petit glossaire de la langue érotique », n’est évidemment pas la seule du genre. Parue initialement en 1971 dans son édition originale, à l’époque de la libération sexuelle, la voici enrichie de plumes féminines, de surcroit illustrée avec une douce fantaisie épicée par Louise Bourgoin. Suave souvent, raide et mouillée parfois, elle mérite de figurer aux côtés de celle libertine et débridée de Pierre Perret[1], chanteur facétieux ou de celle de Jean-Paul Goujon[2]. Car, à toute époque, Eros est en enfer, ou au paradis des bibliothèques. Et puisque six siècles de poésie galante et gaillarde nous ont précédés et sont libérés, reste à souhaiter que son élégance et sa verdeur puissent rester préservées, continuées, renouvelées par nos descendants que la pruderie et l’obscurantisme n’auront pas opprimés…
Photographie : T. Guinhut.
Puisque voici un demi-siècle que fut publié cet ouvrage dirigé de main de maître par Marcel Béalu, il fallait un addendum d’importance, donc La Poésie érotique d’aujourd’hui, cette fois sous la direction de Thomas Deslogis. Désir et liberté débridée semblent-être ici les maitres mots. Encore une fois chronologique, mais en vertu de poètes et poétesses nés avant 1975 et après 1985, la moisson charnelle oscille entre délicatesse charmante, stupre assumé et mauvais goût saligaud. Le tout comme il se doit autant hétérosexuel qu’homosexuel, voir bisexuel.
Malgré quelques poèmes en prose, les vers libres ont la part belle. Quant aux traditionnels alexandrins, ils ont, semble-t-il, disparu du paysage contemporain. De même, trop souvent, la disparition du lyrisme et de la musicalité accuse une perte de dimension poétique, ce à quoi ne contribue pas une découpe arbitraire du vers qui saute à la ligne sans toujours de nécessité. Enfin une exigeante sexualité se fait couramment triviale.
Moisson abondante, car les auteurs d’aujourd’hui n’ont plus à craindre les foudres de la censure, voire de l’autocensure, la libération sexuelle des années soixante-dix continuant son œuvre. L’on ne publie plus guère de vers salaces sous le manteau, mais au su et au vu des maisons d’éditions et des librairies, même si les volumes et plaquettes restent trop souvent confidentiels. De surcroit ce sont ici une majorité de poétesses, qui, se débarrassant d’un mâle qui serait le mal, d’un machisme oppresseur, affirment leur droit, leur capacité et leur plaisir à fleurir la jouissance des sens et de la langue. Thomas Deslogis n’affirme-t-il pas en sa préface : « il se pourrait bien que l’érotisme définisse notre ère poétique »…
En son « Sacre sexuel » de 1976, Grisélidis Réal est ardente, voire violente :
« Perlées de foutres et de baisers
Nous sommes les Dispensatrices
De toutes vos damnations charnelles
Mâles châtrés aux phallus écorchés ».
L’on s’y attendait, le romancier misérabiliste bien connu Michel Houellebecq est plus que flasque et tristounet dans son recueil La Poursuite du bonheur :
« Ils mourront c’est certain, un peu désabusés,
Sans illusions lyriques ;
Ils pratiqueront à fond l’art de se mépriser,
Ce sera mécanique ».
Plus suave et émouvant, Sony Labou Tansi célèbre un « Sexe orange », dans une inspiration cosmique :
« Voici que l’univers s’arrête
Aux pieds de cette énorme âme
Qui me rend si fragile […]
Je me penche ombre foudroyée
Sur la planète de ton sein nu »
Pierre Vinclair essaie « d’être beau comme un animal / libre, rugissant au dos de la terre » ; Etaïnn Zwer, « voix forte de la poésie queer française », confie « je m’échoue dans toi / parmi les banderoles des manifestations », sans réellement nous toucher, tant le militantisme ne fait pas tout. Hugo Fontaine préfère la gourmandise :
« Je mange le pépin, je gobe tes rythmes,
Dans l’interstice je passe la tête, /
pour y découvrir notre espèce animale »
Autre gourmande, Lucie Lelong s’exalte : « Reine, mon rein est ivre des rivières utérines », quand Clara Ysé est toute passion : « Tu poses tes missiles et dans la planque où je t’écris / Dans mon sexe la terre et toi panthère dans ma nuit ».
Il est fort délicat de comparer deux anthologies quand l’une présente la quintessence de cinq siècles, l’autre seulement de cinq décennies. Forcément la seconde ne bénéficie guère du filtre du recul ; le temps critique n’ayant que peu fait son œuvre. En conséquence il est à craindre que cette dernière paraisse manquer de discernement et de concision. L’anthologiste, Thomas Deslogis, n’est pas en cause : il fait au mieux avec ce que les poètes – trop souvent peu poètes – proposent. Malgré d’indéniables beautés, trop de trivialité, de petitesse médiocre, de crudité…
L’illustratrice de ce diptyque d’anthologies bellement cartonnées et reliées, dignes d’être collectionnées, Louise Bourgoin, s’est élégamment contentée du trait noir, sur fond blanc parfois, le plus souvent dans un suave lac de rose. Il y a parfois bien plus de poésie et d’allusif éros dans ses dessins que dans les poèmes qui l’avoisinent. Ses emmêlements de corps et ses baisers sont suggestifs et sans la moindre vulgarité ni crudité.
Si l’on veut trouver en un format plus habituel les classiques de l’érotisme, l’on se tournera vers un volume surabondant de la collection Poésie Gallimard aux 640 pages : Eros émerveillé. Le libertinage galant est fruité au XVIᵉ siècle, y compris dans ses blasons. À l’autre extrémité des siècles, les surréalistes déploient les prodiges de l’imagination pour s’enivrer d’amour et de sexe. Ainsi l’on voyage de l'érotisme le plus délicat jusqu’à la pornographie la plus intense. En trois cent cinquante poèmes, la voluptueuse anthologie déploie ses désirs, ses sensations et ses vertiges, sentimentaux, charnels, métaphoriques en diable. De Ronsard à Rimbaud, de Verlaine à Genet, de Louise Labé à Joyce Mansour, de Sade à Bataille, de Jouve à Calaferte, de Pierre Louÿs à Franck Venaille, de Michel Leiris à Bernard Noël, ils sont deux cents poètes, dont l’impudeur exquise, ithyphallique et sirupeuse, bouleverse la langue et les sens.
L’on peut se pencher exclusivement vers « 69 poétesses » érotiques de notre temps. Elles sont frémissement du désir, effleurement des corps, lèvres et souffles. Elles n’ont que faire des interdits, du carcan patriarcal, elles se veulent insoumises, donc libres. Elles ne sont plus les seules, face au masculin, à s’emparer de sceptre de l’éros. Si le chiffre du titre est autant hétérosexuel que lesbien, nul doute qu’il est à l’apogée, même inégal, de la langue. Ainsi, Ana Istarú chante à pleine voix :
« Une femme
a traversé l’aura d’une ville endormie,
la nuit de graphite.
Elle dénoue son sexe,
s’enfonce dans ses entrailles.
Elle n’attend plus.
Ne revient plus.
Elle émet le chant bleu des baleines.
Elle jure d’aimer
un inconnu.
Une femme
célèbre
un hymen de feu
avec la vie. »
N’est-ce pas là une fulguration toute lumineuse…
Anthologie personnelle cette fois, puisque l’artiste interprète Catherine Ringer a choisi parmi l’œuvre d’Alice Mendelson un bouquet de textes sous le titre fort beau de L’Erotisme de vivre. Résistante d’origine juive, cette poétesse, qui vécut un grand siècle entre 1925 et 2025, se caractérise par un intense appétit de vivre. Elle aime les hommes avec une ardeur communicative :
« Temple à la somptueuse colonne irisée
Mon dard ailé
Mon frelon lourd et muet et avide
Enfoui dans le miel rayonnant du plaisir
Ô mon guide attentif au voyage tropical »
Vers libres enthousiastes, rares poèmes en prose, voici une découverte attachante qui ne peut que nous faire regretter de ne pas avoir connu cette Alice, dont le souriant profil orne la couverture : « Ouvrir les yeux sur toi, / entre deux transes / et vérifier l’aura de ton / sourire mettait / mon être en liesse ». Ou encore : « De l’oreille au menton, du cou à l’épaule, / je pars. Mes doigts suivent ta trace ». Ce livre est une joie, vous dis-je…
Reste à rêver de telles anthologies, plus largement internationales, même si le Chilien Roberto Bolano est brièvement présent dans celle de Thomas Deslogis. Suave aux amants, cruel aux poètes, qui célèbrent autant la surabondance que le manque, le dieu Eros, si fictionnel soit-il, n’a jamais achevé sa course dans nos artères en feu, dans nos langues ensalivées de poésie…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.