Ils n’ont pas d’autre nécessité que d’être remarquables – du moins aux yeux du modeste critique – tant rien ne les unit sinon la forme romanesque, mobile par définition, voire versatile, ou encore papillonnante. Tellement ils sont dissemblables, par la célébrité sans faille ou l’inexistence médiatique de leur auteur, par l’inflexion historique, politique ou psychologique. Pourtant ces romans, rangés au moyen de l’ordre alphabétique des patronymes de leurs auteurs, ne seront probablement pas condamnés à l’obsolescence, si nous préférons, parmi cette rentrée littéraire, l’espérer. Ainsi de Cécile Chabaud, dont l’art du roman historique réhabilite des figures féminines oubliées et qui auraient eu un destin plus brillant si elles n’avaient été captives. Ainsi d’Alexis Legayet, dont le titre, La République de Gaïa, dit assez la dimension écopolitique, sans néanmoins laisser entendre l’angle férocement satirique. Ou d’Amélie Nothomb qui, nonobstant sa popularité outrageuse, sait surprendre, laisser perplexe, sinon estomaqué, avec L’Obsolescence du perroquet, dans lequel, à l’encontre de son volatile, une fois de plus, après tant de mince volumes à succès, elle sait ne pas sombrer dans le psittacisme.
Heureuse coutumière du passé romancée, Cécile Chabaud sut rallumer l’attention pour une provocatrice romancière au tournant du XIX° et du XX° siècle : Rachilde[1], l’auteure sulfureuse de Monsieur Vénus.[2] Puis trouver une forte personnalité de plus, soit Nicole Mangin, l’unique femme médecin de la Première guerre mondiale, dans De Femme et d’acier[3]. Cette fois elle recule d’un siècle pour avancer deux personnalités qu’elle croise avec ardeur. En effet, Si nous n’étions captives ressuscite Claire de Duras (1777-1828) et Ourika, l’une aristocrate finalement écrivaine, l’autre jeune esclave noire déracinée.
De manière frappante, le roman s’ouvre sur une scène de guillotinage en série pendant la Terreur révolutionnaire. Les têtes tombent ; les bibliothèques brûlent. Là périssent des membres de la famille de Claire de Duras. Celle-ci est la narratrice de ce roman qui alterne parfois les points de vue, joue avec la chronologie, entre Ancien régime finissant et Restauration. Ses pérégrinations entre Paris, la Martinique, les Etats-Unis, lui font constater le martyre des esclaves noirs. Quoique l’injustice la révolte, elle n’en peut mais.
Quant à Ourika, elle se voit convoyée par les noirs africains, premiers esclavagistes, puis par les « courtiers maures », car notre auteure ne fait pas l’impasse sur la traite négrière instituée par les Arabes : « L’esclavage ne peut être associé à une couleur, une région ou une époque ». La petite Ourika voit mourir sa famille, est traumatisée sous le coup des horreurs subies par ses congénères. Heureusement, cette « négrillonne » est achetée par le chevalier de Boufflers qui la ramène en France pour l’offrir à Madame de Beauvau.
Cependant le récit se recentre sur l’aristocrate, qui, mariée par amour à Amédée de Duras, ne tarde guère à déchanter : « je ne pensais qu’à faire du roman avec le moins romantique de tous les hommes ». De plus ses deux filles tour à tour la comblent et la déçoivent. En particulier lorsque Félicie s’affirme royaliste et ne partage point l’empathie de sa mère pour les personnes de couleur. Ainsi l’horreur de l’Histoire ne cesse qu’à demi avec la Restauration, tant les préjugés sont tenaces. Tant Claire de Duras, malgré ses talents de salonnière spirituelle, qui distribue « de l’esprit, du verbe et de la répartie dans un écrin tout de luxe et de beauté », est « captive » de sa « belle laideur », selon Chateaubriand qu’elle aimait sans retour – « cet amour platonique à sens unique dont je me rassasiais frénétiquement » – sans parler de son mari Amédée, infidèle, méprisant et lointain. Tant Ourika, délivrée de sa condition d’esclave déportée, bien qu’elle fût adoptée par la Maréchale de Bauveau, fut captive de sa couleur, puis de la tuberculose qui l’emporta bien trop tôt. D’où le titre, si mélancolique et élégiaque : Si nous n’étions captives.
Lorsque la maréchale entreprend l’éducation d’Ourika, une enfant inculte et n’entendant rien de la langue française, elle use à son égard de douceur. Mais surtout des fables de La Fontaine, que son élève parvient soudain à réciter, puis des auteurs des Lumières. Nul doute qu’une telle éducation éclairée tienne à cœur Cécile Chadaud, qui, enseignante en collège, la pratique avec ardeur : « La langue française, c’était également cela : une drogue pour soigner, un antidote pour guérir ». Mais la maréchale mourant, Ourika sentit « les griffes du deuil l’enserrer pour la deuxième fois ».
Si Claire de Duras n’a jamais rencontré Ourika, sauf sur sa tombe, frappée par son destin, elle se sent à la fin de sa vie narratrice, écrivaine, publiant Ourika en guise de « catharsis » et en la faisant parler. En dépit de la muflerie de Châteaubriand qui prétendait qu’une femme ne devait publier, elle obtint un beau succès. Au point que le roman paru en 1824 chez Ladvocat suscita ce que l’on appelait une « ourikamania », émouvant par exemple Goethe aux larmes. Ce « plaidoyer pour la tolérance » avait rendu justice à la fine jeune fille d’ébène morte à seize ans, sans que la cause de la libre égalité des couleurs de peau soit encore assurée…
Solidement documentée (ce dont témoigne la bibliographie) Cécile Chabaud sait écrire élégamment, y compris jusqu’à l’usage judicieux du subjonctif passé : le récit est riche, efficacement construit, dynamique, expressif, émouvant, coloré. Après ses trois romans historiques si bien menés, l’on se prend à rêver de ce qu’elle pourrait entreprendre en termes de fiction romanesque assurée par sa seule imagination, voire son talent d’observatrice aiguisée de la société, alors qu’elle a su radiographier son métier d’enseignante dans deux volumes[4].
Hélas, le ministère de l’Instruction publique est devenu de l’Education, signant une dégradation intellectuelle. Bientôt il est devenu celui de la propagande idéologique. En cette occurrence, Alexis Legayet, coutumier des apologues drolatiques – que ce soit avec Tous obsolètes[5]sur l’intelligence artificielle, ou Délivrez-nous du mâle[6] sur le féminisme – récidive de manière éblouissante avec La République de Gaïa. Car son personnage est une jeune enseignante, prénommé Alice, de surcroit militante inébranlable, dont le parcours va s’échelonner depuis « La vieille école » jusqu’à « La Guérilla », en passant par « Le Centre Gaïa », selon les trois parties successives du roman. Au-delà des tribulations de l’enthousiaste, naïve et néanmoins virulente Alice, une mécanique politique ne cesse de s’enclencher, de se muer en catastrophe explosive.
L’impétrante se donne pour but, dans sa classe de CM1, d’éradiquer racisme et sexisme, homophobie, harcèlement, et d’inculquer le respect de la nature ; ce qui parait de prime abord sensé, si l’on n’en oubliait pas les savoirs. Mieux, elle pense « ecoféministement » et traque le « carnophallogocentrisme », sans oublier le « climatoscepcisme » ! Une haute-fonctionnaire, « Colombe Gallinasse », la félicite pour ses combats « pour la cause animale, contre les féminicides, dans les associations planète en feu et tous migrants »… La collection délirante ferait sourire si elle ne faisait vomir.
Un gamin, Jérémy Mastruc, ne cesse de lui donner du fil à retordre. Un tel viandard sexiste, doit être rééduqué par l’Etat dans un institut adéquat : le « Centre Gaïa ». Le père du drôle, courroucé, devenu « Cap’tain Mastruc » incarne tout ce qu’elle hait : « féminicidaire en puissance… comme d’autres parents sont écocidaires, ethnocidaires ou lgbtqiacidaires ». Arrêté, morigéné, espérant récupérer son fils incarcéré par la nouvelle éducation de l’Etat progressiste, il anime bientôt un mouvement de résistance, face à « la misère dans laquelle vous avez décidé de nous plonger, avec vos nouvelles normes, l’explosion des impôts et du prix de l’énergie ». Cette misère étant déjà la nôtre, n’est-ce pas… D’autant, qu’en sus de rééduquer le gamin, il s’agit, à l’aide d’un vaccin ARN Messager, de le modifier génétiquement, dans le cadre du « projet X-men », griffes et ailes à l’appui, soit dans le sens du Bien le plus moral. En effet les « Gardiens de la terre » ont pour mission de contrecarrer les rebelles passéistes et bien entendus « fascistes ». En fait, Alice, chevalière blanche du progressisme, risque bien à son grand dam d’être rattrapée par ses hormones, devant le mâle irrésistible…
Les allusions à notre temps politique et électoral sont en effet transparentes, au travers de personnalités comme « Jordan Partella » ou « Martine Ratelier », qui remporte les suffrages, signant « la victoire historique du Parti Vert sur l’ensemble du mouvement fasciste ». Les rassemblements populaires contestataires des « Nez rouges » renvoient aux « Gilets jaunes », bloquant les ronds-points. La satire de l’Education emporte la palme lorsque Charles Martel « chef franc islamophobe avait été rayé des programmes ». En toute logique totalitaire, le livre de Christian Garaudeau (où l’on reconnaît l’auteur Christian Gérondeau[7]) Le Climat oh ça va ! vient d’être interdit par la loi, pour négationnisme. L’écologisme est bien devenu une religion tyrannique, en un sévère avertissement : « la police, reconvertie officiellement en tant que gardienne de la terre » !
Avec le concours de maintes péripéties drolatiques, Alexis Legayet déploie un festival de néologismes, de caricatures, de délires autant burlesques que tragiques, au sens où la civilisation est dévastée. L’on a peine à mesurer à cet égard la quantité de documentation nécessaire, sans compter la culture philosophique.
Au-delà du grotesque, la « République » du titre acquiert une dimension supérieure, par allusion à celle de Platon, qui innerve l’entier du roman. Alice biberonnée à la philosophie utopiste et verte y puise son tropisme totalitaire : « Ah, je comprends, maintenant, pourquoi, malgré mes leçons et mes remontrances, mes élèves opposent tant de résistance au Beau, au Bien et à la Vérité ! Mais, je représente l’Etat, moi, madame ! Non la perversion des familles ! Et l’Education nationale n’a pas à se plier à la loi immonde du privé ! » Car cette République platonicienne n’a rien d’une utopie libérale, comme l’atteste la vaste première partie, « L’ascendant de Platon », de La Société ouverte et ses ennemis, maître ouvrage de Karl Popper[8]. Le philosophe qu’est notre auteur s’assure également le concours de miettes du positivisme d’Auguste Comte et du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, qui n’en est d’ailleurs plus un en cette République de Gaïa.
Cette dystopie legayenne est menée de main de maître, judicieusement balancée entre l’action carnavalesque, les saillies burlesques et la profondeur philosophique. Même si la fin ouverte peut sembler abrupte. Faudrait-il répondre à la question conclusive : « Cap’tain Mastruc, le soir, pénétra dans la chambre le princesse. Allait-il être à la hauteur de tout ce que l’on exigeait de lui ? » Faudrait-il imaginer la scène phallique ? Un apaisement politique ? Une catastrophe totale ?
Sans transition, puisqu’il en est ainsi, ouvrons le dernier Amélie Nothomb. De manière métronomique, chaque rentrée littéraire voit fleurir son nouvel opuscule. Une trentaine depuis L’Hygiène de l’assassin en passant par Stupeur et tremblements[9]. Ne dit-elle pas qu’elle produit bien d’autres manuscrits, choisissant avec soin celui qui mérite de naître par le soin de l’édition. Alors qu’elle prétend vouloir enfouir les délaissés dans quelques blocs de résine qui les rendraient illisibles et ainsi les confier à la Bibliothèque du Vatican.
Imaginez Alban, en guise de narrateur, qui perd ses parents assez jeune et dont le Musée du Louvre est la seule ouverture au monde. Cette première partie est une élévation heureuse vers l’art, assez belle faut-il l’avouer. Car sa mère l’ayant contraint à parcourir les musées, sa « stimulation initiale devint admiration authentique ». Mais rien de productif n’en découle. Vivant de chroniques anecdotiques pour quelque radio, chroniques dont on ignore tout d’ailleurs, n’est-il pas félicité par son chef pour n’avoir « aucun talent particulier » ?
Il faut donc attendre deux dizaines de pages pour voir se profiler le volatile du titre. Notre jeune narrateur dépourvu de réelles passions, y compris amoureuses, va se trouver une bizarre responsabilité. Le récit bascule en effet lorsque, via une annonce punaisée, il adopte « Jo », un perroquet du Gabon nouveau-né. La sollicitude zoologique et affective ne va plus lâcher notre obsédé. Le reste du récit égrène la quête intellectuelle, quoique étriquée et saugrenue, du maître qui devient bientôt l’esclave de sa bestiole aux cris insupportables, quand elle détruit l’appartement, doit être périodiquement enfermée, taillade à coups de becs les seins d’une amie occasionnelle. L’intérêt de l’opuscule se focalise sur la progression du langage du volatile, imitatif, moqueur, absurde, parfois inventif, surprenant, ubuesque et cruel. L’on lira ce récit en appréciant le coté outrageusement comique, à moins d’en pointer le pathétique abyssal.
Est-ce fixation morbide sur la « cellule idéale formée naguère par [ses] parents » ? Punition morbide s’il imagine être coupable de leur perte ? Masochisme virtuose et sadisme occasionnel ? Comblement du vide laissé par le confinement lors de l’épisode de la Covid ? Le livre a-t-il valeur de cas psychiatrique, dénonçant, plus que « l’obsolescence du perroquet », « l’obsolescence de l’homme », pour reprendre de manière parodique le titre de Gustav Anders[10] ? L’on n’en saura rien. Nous voilà plongés dans un abîme de perplexités, que rédiment cependant de nouvelles visites au Louvre parmi les dernières pages, lorsqu’un « peintre flamand du XVII° siècle a admirablement saisi l’expression de jubilation farouche de ce gris du Gabon ». Moralité : lorsqu’un enfant aimé devient un adolescent insupportable, mieux vaut l’avoir en peinture qu’en réalité…
En ce sens, au lecteur d’affuter son sens de l’interprétation. Surtout considérant la fin ouverte et la phrase conclusive : « Plus le temps passe et moins je crois à une issue autre qu’infernale à cette curieuse histoire ». Phrase qu’il faut peut-être lire comme une métaphore de l’issue d’une humanité qui sait si bien être le perroquet de ses errements infernaux.
Un tel roman, insolite pour le moins, reste intensément gravé dans la mémoire. Mais en concurrence avec ceux d’Alexis Legayet et de Cécile Chabaud. Gageons qu’il y aura trop peu de lecteurs sagaces pour les considérer dans leur explosive pluralité et leur accorder l’attention qu’ils méritent, hors des attendus de la consécration convenue.
Les couvertures sont judicieusement choisies ; ce qui est loin d’être le cas dans l’édition, où, trop souvent, l’on infantilise le client avec de puérils bonshommes colorés. Si nous n’étions captives présente le portrait d’une jeune fille noire au sourire mutin, dont le turban blanc, les perles et la dentelle disent la pureté. La République de Gaïa ouvre un horizon noir et menaçant au-dessus de désastreuses éoliennes marines. Beaucoup moins symbolique, L’Obsolescence du perroquet exhibe le portrait de son autrice, iconique, un rien narcissique, sûre d’elle de toute évidence. Que l’on sache découvrir sous les couvertures la substantifique moelle littéraire inédite et curieuse…
traduit du finnois par Sébastien Cagnoli, Monts Métallifères, 2026, 696 p, 29,50 €.
David Foster Wallace : L’Infinie comédie (Infinite Jest)
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Francis Kerline, L’Olivier, 2015, 1488 p, 27,50 €.
David Foster Wallace : Le Roi pâle,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé, J’ai lu, 2015, 736 p, 9,90 €.
De la Finlande aux Etats-Unis, il n’y a qu’un tourbillon de pas, du moins ceux que dans le cortex de deux écrivains l’écriture construit en tout dérangement. Quoique fort dissemblables, il faut reconnaitre une familiarité thématique et structurelle entre deux cerveaux romanesques dérangés : Jaakko Ylis-Juonikas (né en 1976) et David Forster Wallace (1962-2008). Ils ont fomentés deux pavés aux circonvolutions et marelles psychiques, l’un publié en 2012, Neuromaniac, l’autre en 1996, L’Infinie comédie. Précédés par une réputation souterraine, complice et complaisante, chuchotée entre initiés, ou bruyante, trop comminatoire, certains romans attendent parfois longtemps le défi de la traduction. Défi considérable sous les doigts de Sébastien Cagnoli, lorsque le labyrinthe textuel de Neuromaniac, ovni littéraire tombé sur la Finlande, expose et explose la psychocriminologie et la psychiatrie. « Récepteur numérique à cristaux perfides installé dans ta tête », il prend le risque de contaminer l’intrépide lecteur. Défi relevé par Francis Kerline en nouveau Sisyphe, dix-neuf ans après la parution américaine, pour Infinite Jest, quoique le titre français paraisse insister sur un comique très discutable au lieu de la « plaisanterie », voire du « jeu », attendue… S’agit-il de la « comédie » du génie, singé par un post-lycéen, tennisman post boutonneux, esbroufeur et dépressif ? Singeant l’infini avec ses 1500 pages, elle ne parvient pas – qui le pourrait ? – à la dimension cosmique annoncée. Le pathétique apprenti écrivain s’est suicidé au pied de la ruine romanesque dont l’édification impossible, à moins qu’il en fut puérilement et vaniteusement satisfait, ne résiste pas à l’examen. À moins qu’il s’agisse là justement de la pureté négative et réalisée du projet aux rares lueurs splendides…
Thriller en forme de puzzle, Neuromaniac n’est pas sans être déroutant. Ce que confirment, toutes deux publiés parmi les pages de garde, la carte de la ville de Turku, siège de l’action, et la « carte du roman », topologie ponctuée de plus de deux cents bulles numérotées, reliées par un faisceau de corrélations et causalités semblable à un système neuronal activé.
Il s’agit en effet d’un traité fou de neuropsychiatrie, d’une mégalomaniaque encyclopédie en vrac, d’un jeu de construction livré à la patience agacée du lecteur. Fiction interactive, jeux de piste à la façon du « livre dont vous êtes le héros », qui permet au voyageur livresque de choisir son parcours en étoile et en constellations, Neuromaniac risque de rendre fou son lecteur. Et si l’on n’a foi que dans les intrigues linéaires aboutissant de façon cohérente à un dénouement satisfaisant, laissez toute espérance. À moins de rêver « La vie en techno-utopie »…
La chose s’ouvre sur une enquête, lorsque Markus Rambo et Penti Kahakka, deux chercheurs en neurosciences, parcourent la ville de Turku jusqu’à l’hôpital où git un certain Silvo Näre, qui serait l’auteur d’un crime. Cependant, il n’a de cesse de désigner son donneur d’ordres : Gereg. En fait ce dernier n’est peut-être que « la petite voix » qui s’exprime dans sa tête malade, ce qui n’empêche pas qu’il devienne le protagoniste essentiel du roman…
Egalement patient de cet établissement de soins – « Département de Neurologie psychocognitive » – Gereg y vit néanmoins avec son épouse Birit. Mais à partir de là, c’est au lecteur de décider si le bonhomme reste au lit où se fait gymnaste d’occasion. Les choix possibles se multiplient au fur à mesure des 229 chapitres. Un résumé serait donc vain. Sachez cependant qu’il est possible de voir ce fameux Gereg se quereller avec sa femme Birit qui aime les « taulards » et s’imagine « pouvoir guérir un type qui s’est fourvoyé sur le grand chemin ». Sans compter qu’il puisse avaler une grenouille hallucinogène, évidemment se rendre coupable d’un assassinat, voire de son propre suicide…
De toute évidence la dimension policière peut être retenue, tant de crimes ayant été commis par un agrégat de neuroscientifiques finlandais, entre 1999 et 2000. Le « cerveau sexocriminel » est de fait en pleine ébullition. Crime organisé, « énigme des linceuls », comportement violent et force brutale se télescopent. Un tableau de la société criminelle en forme d’énigme se perpétue, parmi un patient qui poignarde son infirmière, une fusillade au marché, un alcoolique qui « a tué un pote à l’insuline ». Les miroirs explosent, le sang gicle, l’ombre de la psychanalyse et la coupure de la schizophrénie font des ravages au point que le livre entier « fait l’effet d’une puissante lame de couteau dans le monde intérieur des humains vivants ». Peut-être la problématique générale du roman est-elle nichée page 327 : « La conduite des Finlandais orientaux accusés de détournements de fonds de recherche et de violences est-elle due à des tares sociales ou à de mauvaises prédispositions génétiques ? » De même, faut-il ignorer « la responsabilité morale du chercheur sur le cerveau » ?
L’on n’est cependant pas certain que « le rôle de l’art thérapie » soit avéré, tant il s’agit de parodie, au moment où une collection de magazines pornographiques permet à Gereg de coller la tête du Premier ministre « sur une Noire qui écarte les cuisses » ! L’humour est d’ailleurs un ingrédient romanesque inusable, lorsque l’on écoute « Radio Relou », lorsque « les pâtisseries empilées sur le plateau ont l’air de petits cerveaux saupoudrés de sucre glace ». Comme une mise en abyme du roman lui-même n’est-ce pas…
L’on glisse jusque dans les espaces de l’irrationnel, entre le « Vice-diable », la lecture des pensées par télépathie, la « folie créatrice » et le « rapport entre l’épilepsie temporale et les expériences religieuses ». La mythologie elle-même pointe son expertise s’il est question du développement cérébral de l’enfant, avec le secours d’ « Apollon souriant et la Méduse des cauchemars ». De surcroit la langue elle-même emprunte des sociolectes tous azimuts : par exemple, « Prend l’oseille et tire-toi » précède « Une victoire à la Pyrrhus ». Les champs culturels paraissent osciller en direction de la philosophie foucaldienne entre surveillance et châtiment, tandis que s’étend « la politisation des recherches scientifiques ». Plus loin, le sphinx côtoie la « ludologie » !
Faut-il que parmi les dernières pages se situent des inachèvements sous forme de catastrophe ? « Narcocriminalité », « facteurs cérébrophysiologiques du terrorisme islamique », « épilepsie partielle complexe », « compost » avant la perte de mémoire…
Lorsque le cerveau est « l’organe sexuel le plus important », la concurrence des chansons criminogènes de Charles Manson et le « népotisme dans le monde scientifique » ne cessent d’étendre et brouiller les pistes, d’autant que 719 notes de bas de page sont censées éclairer le tout. Ne jubilons pas à cette perspective, puisque certaines renvoient à des tomes II et III qui n’ont pas l’ombre d’une existence.
Malgré les difficultés, l’exploration confiée au lecteur de bonne volonté saura rencontrer maintes pépites. Au fil d’une linéarité paginée, ou en obéissant aux chiffres de la marelle, ou encore en picorant au hasard d’un volume profus, la lecture est de toute façon enrichissante.
À l’orée de ce titre nous entendons en infra-son Neuromancien de William Gibson[1], cet opus caractéristique du cyberpunk, lui écrit en 1984. Il présente un pirate informatique aux capacités intellectuelles monstrueuses. Quoique son système nerveux ait été détruit, il rencontre la possibilité de retourner dans la « matrice ». Notre auteur aime également penser aux structures complexes de Marelle de Julio Cortazar[2] et du Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic[3]. De plus, ne soyons pas étonné que Jaakko Ylis-Juonika tienne pour référence le livre majeur de David Forster Wallace, qui met en scène un personnage hanté par « Madame Psychose »… Outre les allusions à ces derniers, l’on trouve Rober Musil, Thomas Pynchon. Quelle bonne compagnie parmi un tropisme postmoderne !
Anti-héros de L’Infinie comédie, Hal Incandenza est-il un génie ? Il semble incollable autant sur la grammaire prescriptive que sur le fouriérisme, évidemment sur « le symbolisme tertiaire dans l’érotique justinienne ». En attendant, le jeune prodige du tennis semble avoir du mal à réussir son admission à l’université, plus exactement à Enfield Tennis Academy, où l’on suit également des « cours de Divertissement ». Résultats peu flatteurs, malaise devant la commission, sans compter son amour de la « défonce », et son obsession du « mal radical », le personnage central semble bientôt atomisé par des personnages parasites, comme un médecin Saoudien loufoque bientôt assassiné, et, plus tard, le « gourou du fitness » ou « Madame Psychose ». Quand apparait son frère Orin Incandenza, obsédé par les cafards et « l’étreinte autour de la gorge de son âme », rêvant « de la tête coupée de sa mère liée à la sienne tel un phylactère ». Avant de proposer un retour en arrière dans lequel le père, le Dr Incandenza, épouse une bombe sexuelle, le Dr Avril Mondragon… Telle est la base de lancement d’un roman qui ambitionne l’état vibrionnant du missile atomique de la littérature.
Peu ou prou, et au détour de quelques centaines de pages, trop souvent oiseuses, bavardes, creuses, inconséquentes, une intrigue finit par s’esquisser. En un futur passablement proche (« une époque postsoviétique et postjihad »), l’immense fédération formée par l’union du Canada et des Etats-Unis abrite la famille Incandenza, au carrefour d’une élite universitaire cernée par les médias, la surconsommation et la pléthore de drogues. James, le père des trois rejetons, qui « s’est donné la mort en introduisant sa tête dans un four à micro-ondes », aurait commis une vidéo aux pouvoirs d’addiction fatale considérables, intitulée, justement, Infinite Jest. Une organisation occulte de séparatistes québécois ne rêve alors que de s’en emparer…
Outre Hal, et Orin, les deux sportifs, Mario est une sorte de cinéaste parodique de son père, puisqu’héritant du mythique et sophistiqué matériel paternel. Né difforme, il est hélas « ratatiné, saurien, homodonte ». L’action, si l’on peut parler d’action au cours d’une logorrhée peu dynamique, d’une cohérence pour le moins erratique, et plus exactement les quelques vagues de conversations et les nombreux récits diversement monolithiques, se partage entre l’académie de tennis d’Enfield, Massachusetts, un centre de désintoxication de Boston, une montagne de Tucson.
Chacun des chapitres est titré, comme un journal, parmi l’« Année des sous-vêtements pour adultes incontinents dépend ». Comme si, en cette gratuite provocation (mais on comprend plus tard qu’il s’agit d’un moyen pour le spectateur de ne pas quitter le fauteuil du divertissement), c’était l’incontinence verbale de l’auteur lui-même qui était auto-fustigée ; comme est dénoncée l’incompétence du monde des adultes, en une gigantesque satire. De même, l’Organisation des Nations d’Amérique du Nord, qui a pour acronyme ONAN, est porteuse d’une intention satirique, cinglant la pente onaniste de la population. Hélas, avant de prendre conscience de tels objectifs romanesques, il faut en ce bric-à-brac confus, se farcir des narrations et des portraits particulièrement statiques, des lettres, des articles de presse, une dissertation d’Hal sur les héros des séries policières, des dialogues dépourvus parfois de la moindre ombre d’intérêt, qui, incidemment, débouchent sur une justification forcenée du tennis et de l’entrainement intensif au nom d’un collectivisme que le lecteur pourra trouver totalitaire. Ainsi le tennis permet devenir un « joueur collectif dans une plus vaste arène : le chaos moral plus subtilement diffracté du dévouement civique dans un Etat » est opposé au « plaisir béat de l’individu seul ». Soudain, la portée de l’opus s’en trouve grandement améliorée…
De même, le discours de Marathe, activiste du séparatisme québécois, et membre des « Assassins en Fauteuils Roulants », fustige l’individu « fanatisé par le désir, un esclave des sentiments de votre petit moi individuel subjectif ». Sauf que le lecteur peut y lire la connivence des organisations sportives, révolutionnaires et étatiques, promptes à vouloir à toute force contraindre et encager l’individu libre… Il est d’ailleurs légitime de supposer que les paroles de Steeply, en conversation avec ce même Marathe, soient le reflet de la pensée de l’auteur de leurs jours romanesques : « je crois que j’en suis resté au vieux rêve américain, aux idéaux fondamentaux. Le refus de la coercition, de la tyrannie, de la terreur, la lutte pour la liberté de conscience et d’opinion ». Mais aussi « l’utilitarisme » et sa maximisation des plaisirs…
Qu’est-ce que cette « cartouche de Divertissement », conçue par James « Soi-Même », ce film « anti-Divertissement », ce « Divertissement si splendide qui tuera celui qui le regarde », censé « contrer la létalité » de l’omniprésent Divertissement, cet « antidote contre la séduction du Divertissement » ? Une arme de libération massive contre une « nation emmurée », dont les séparatistes rêvent de se saisir comme d’un gaz terroriste à répandre… Orin, quant à lui, ayant lâché le tennis pour le football, n’aime guère « le cinéma, les cartouches et le théâtre et tout ce qui le réduisait à un rôle de simple spectateur grégaire ». Comme on le comprend !
L’infini de l’opus est sans nul doute à mettre en relation avec un essai de David Foster Wallace sur l’infini selon le mathématicien Cantor, Everything & more[4], dans lequel il s’intéresse au paradoxe de Zénon et à ses intervalles infinis au sein d’un mouvement. En effet le tennis est comparé à « un continuum cantorien d’infinités de coups et de réponses possibles, cantorien et beau parce qu’infoliant ». Ce pourquoi l’on a effectivement la sensation de ne guère avancer en cet espace romanesque non euclidien, où se succèdent infiniment activités sportives compulsives, parfois sexuelles, mais aussi addictions, désintoxications, sevrages, rechutes, dans les griffes de l’alcool et de la drogue. Le défilé des déchéances sordides de comparses comme Poor Tony, sans oublier des scènes de baston et d’overdose infâmes, ornées du langage adéquat, est proprement vomitif, hyperréaliste, voire complaisant. De même les listes exhaustives de conseils et de précautions d’usage, les typologies des usagers chamarrées de tatouages, les confessions des personnalités détruites en voie de sevrage parmi les centres de désintoxication peuvent passer pour l’ange du bizarre d’un poème en prose ou pour un manuel de sociologie pour amateur de paumés et autres traumatisés par les addictions les plus crades. L’énumération boulimique, compulsive, visiblement documentée avec une exactitude affolante, peut également passer pour une acmé de la culture junkie et underground américaine. La dimension encyclopédique de ce roman prétendument total veut trouver sa caution dans les 150 pages de « notes et errata », extensions prolixes et informées, sur les drogues, les médicaments, la « filmographie » in extenso de James O. Incandenza, sur le « séparatisme québécois »…
De loin en loin, d’heureuses formules perlent sur la page. Après une nuit d’hallucinogènes, celui qui fait partie « des jeunes gens génétiquement programmés pour avoir un problème de drogue secret », « Hal affirmait que l’aube semblait conférer à sa psyché une espèce d’aura pâle, une luminescence ». De même les films tournés par James et son fils Mario, caméra visée sur sa tête difforme, font l’objet d’ekphrasis généreuses, de grotesques et inquiétantes parodies du cinéma d’art et d’essai, tel celui qui ne filme en direct que ses propres spectateurs, tel « Sœurs de sang ou la religieuse dure à cuire », entre bikers, rédemption, combats sanglants et catharsis…
D’heureux et fascinants moments clefs explosent parmi la kyrielle des pages : Joelle, une « majorette d’une beauté actéonisante », fascine Orin au point qu’il se sente victime du « complexe d’Actéon […] à savoir une sorte de profonde peur phylogénique de la beauté surhumaine ». Hélas cette Joelle van Dyne avec qui il va bientôt emménager deviendra l’étrange porteuse d’un voile de lin blanc, à l’instar du pasteur au « voile noir » d’Hawthorne[5], adepte de surcroit de « l’Association des Hideusement et Improbablement Difformes », confirmant que la beauté suprême confine à la difformité : « Je suis si belle que j’affole quiconque est doté d’un système nerveux. Ceux qui m’ont vue une fois ne peuvent plus penser à autre chose, ne veulent plus regarder autre chose, oublient leurs responsabilités quotidiennes et s’imaginent que, s’ils peuvent m’avoir à leurs côtés éternellement, tout ira bien. Tout. Comme si j’étais la solution à leur profond désir aliénant d’être joue contre joue avec la perfection ». Là (p 737) est peut-être le secret, la problématique matricielle de l’immense fatras qu’est L’Infinie comédie : comment rejoindre cette perfection ? Drogue, alcool, mal-être, sport compulsif, suicide ? On devine que cette insupportable beauté digne de Méduse n’est pas loin de la mythique cartouche de Divertissement… Est-ce bien elle qui joue le rôle d’une allégorie : « Madame Psychose dans une incarnation de la figure archétypale de la Mort » ? Est-ce pour cette raison qu’elle devient une suicidaire profonde et méticuleuse ? Qu’elle doit rejoindre le centre de désintoxication où elle figure l’ange discret de cette cour des miracles, penchée un moment au-dessus de Gately, sur son lit de souffrance, se remémorant sa vie de défonce et de délinquance en grand angle…
Plus tard, bien plus tard, dans la nébuleuse de la pagination (car au millier de pages, le lecteur est abruptement captivé, passionné), la quête de la cartouche de Divertissement conflue avec celle de Joelle, qui en fut peut-être l’actrice. Les séparatistes québécois sacrifient des « Sujets cobayes » pour visionner des cartouches (c’est alors que le mot prend son sens plein), jusqu’à succomber devant un exemplaire enfin découvert, mais « en lecture seule », donc non-duplicable : « l’instrument susceptible de conduire la logique d’autodestruction de l’O.N.A.N. à sa conclusion finale était à présent à leur portée ». Le thriller politique et terroriste prend de plus en plus d’ampleur alors que Marathe, lui aussi voilé, rêve d’approcher la belle voilée…
Etonnement, un aussi long, touffu et aporétique roman, fabriqué comme avec la « fonction du balai[6] » qui ne trie pas les poussières, rencontra un assez large succès, et suscita une adulation hyperbolique. Au point qu’il entraîna la rédaction d’un véritable guide du lecteur[7]. Comme si, en son faciès romanesque démultiplié, il rencontrait l’esprit du temps, fait d’inadaptation au monde trop formaté, de flambées soudaines de génie, de paranoïa politique, de naufrages dans le trio formé par la dépression, la drogue et le suicide. Chaque époque n’a-t-elle pas les idéaux qu’elle mérite ? À cet égard le portrait à charge de l’Amérique n’est guère ragoûtant : mélancolies psychotiques, désespoirs éthyliques et hallucinogènes, déchets polluants menaçant le territoire au point qu’il faille leur céder toute une province, gouvernants obsédés par la stérilisation, omniprésence et médiocrité des divertissements télévisuels et en cartouches entraînant lors de leurs cycles de modes, de monopoles et de concurrences, de vastes perturbations économiques. L’hyperpuissance devient de plus en plus spectrale…
L’académie de tennis, et son entraînement forcené, deviennent une école du malaise psychique, voire de la folie ; et l’on se demande s’il n’en est pas de même pour le centre de désintoxication, malgré sa vertu affichée, voire « sa composante Dieu »… Ces deux espaces, centraux et parallèles, du roman, hors celui nocturne, désertique et montagnard, où se déroule la conversation Steeply Marathe, sont bien des métaphores du monde dans lequel vivait David Foster Wallace -voire le nôtre- et dans lequel seule peut-être l’écriture était pour lui capable de toucher « le ministère de l’euphorie, en quelque sorte, dans le cerveau humain ». Le delirium tremens thématique et compositionnel accouche d’un dégueulis de logorrhée ou d’une Babel aux ambitions dignes d’être saluées, voire révérées.
Il n’est pas indifférent de noter que le nom de la famille Incandenza est une invite à être sensible à l’incandescence des relations humaines, des créations de l’esprit et de l’activisme politique, mais surtout de l’incandescence des drogues, de la solitude frustrée, du déni, du suicide et de la mort. Le titre lui-même, Infinite Jest, est à lire en écho avec la phrase de Shakespeare, lorsqu’Hamlet converse avec Horatio et qualifie le fou Yorick, dont il tient le crâne en sa main, de « fellow of infinite jest[8] » (d’un jeu – ou d’une plaisanterie – infini), inscrivant ainsi l’ouvrage dans une longue tradition de mélancolie, depuis l’antique acedia, en passant par l’Anatomie de la mélancolie de Burton[9], d’ailleurs cité. Dans le cadre d’une mise en abyme, L’Infinie Comédie serait également le titre du Divertissement létal. De plus, les jeunes élèves de l’Académie de tennis jouent à « l’Eschaton », un jeu de combat géopolitique et nucléaire, comparé au Voyage du pèlerin de John Bunyan[10], et dont les courts de tennis sont une « carte du monde légèrement rectangulaire ». Il n’en reste pas moins que la vie des Incandenza, que le monde à venir des Américains coincés entre le Divertissement omniprésent, les Mr Propre gouvernementaux, la pléthore de déchets et de pollutions, y compris psychiques, est une amère plaisanterie…
Si l’on est généreux, l’on peut considérer cette Infinie comédie, et en tenant abusivement compte du titre français, comme une fort lointaine sécularisation de la Divine comédie de Dante, dans laquelle il y plus d’enfer psychiatrique quotidien que de paradis, sinon artificiel des drogues, jamais montrées sous un jour positif, menacées par le manque, par un long sevrage, dont les vertus sont parfois récompensées, quoique fort péniblement. En ce sens, le roman peut ressembler au cerveau réalisé et déboulonné de son auteur, dont l’addictive dépression finit par le conduire au suicide en 2008, à l’âge de de 46 ans ; en écho d’ailleurs avec un autre récit du même : Le Sujet dépressif[11]. Le personnage de Kate Gompert, est également « suicidaire par Idéation et Intention ». Ce qui conduit à imaginer que L’Infinie comédie s’organise comme un autoportrait en anamorphose de son auteur, tennisman lui-même, dépressif lui-même, connaisseur en séjours en asile psychiatrique, élève surdoué de De Lillo et Pynchon. Il est vrai que la technique énumérative et cumulative, labyrinthique de David Foster Wallace laisse penser à Thomas Pynchon. De plus, « des rêveries secrètes dignes d’un journal intime » fusent parmi le puzzle démesurément distendu. Comme Madame Psychose, dont le show radiophonique traite souvent de cinéma, Hal, son probable alter ego, jouit d’« une vision sans ironie mais lugubre de l’univers en général ».
Les commentaires sur ce roman, lors de sa sortie aux Etats-Unis en 1996, furent pour le moins contrastés. Au point que certains critiques dénoncèrent l’illisible obsolescence de l’objet, à moins de se servir de ce pavé comme instrument de suicide, et que d’autres, comme Jeffrey Eugenides, donnèrent dans l’hyperbole : « David Foster Wallace est l’héritier de la grande tradition comique, entre Sterne, Swift et Pynchon ». Certes la satire du monde universitaire, tel qu’il est mis en lumière dans la scène inaugurale où Hal Incandenza, tennisman prétendument génial, est soumis à une évaluation, n’est pas sans instants comiques. Mais la mayonnaise du burlesque ne prend que rarement, y compris devant la perruque de Teeply, et encore si l’on est indulgent. L’ensemble de l’opus peut plutôt passer pour une vaste machinerie pathétique, une usine désaffectée, un chantier en déconstruction, un dépôt d’ordures vomissant, un marais desséché d’ennui, d’où émergent, çà et là, quelques fabuleuses pages, aphorismes étonnants, coups de patte métaphoriques, arcs tendus d’intelligence dans un champ de ruines…
Sans doute, hystérico-réaliste est bien L’Infinie comédie, bourrée jusqu’à la gueule, jusqu’à l’overdose, de rapports et de témoignages exhaustifs et méticuleux sur les « Alcooliques Anonymes » et autre « Narcotiques Anonymes », sur des figures du tragique et de la déjection humaine. Bagarreurs, meurtriers, nettoyeur de merde, tueur de rats, de chats, de chien, comme Lenz, le catalogue est un cimetière de la beauté humaine et morale, opposé à celle de Joelle, peut-être fatale, peut-être rédemptrice. Ce que d’aucun verront comme la volonté de s’infliger (et à son lecteur) la lie du dégoût, quand d’autres y verront le souci d’une profonde humanité pour les vaincus les plus apparemment abjects des addictions, en une fresque sociologique dantesque, aux registres de langues kaléidoscopiques, de la vulgarité au morbide, de la technique tennistique à la dispute de philosophie politique...
La liste est longue des suicidés ou en attente de suicide en cet opus, James Incandenza, Kate et Joelle, déjà nommés, Clipperton qui « se défonce le crâne » au « Glock », la mère de Madame Psychose « avec un broyeur d’ordures », les volontaires du Manitoba qui veulent « se faire implanter des électrodes de stimulation p », c’est-à-dire du centre du plaisir, tout en sachant que des rats et autres animaux sont morts d’« une addiction fatale au plaisir électrique. Mais le plus pur et le plus raffiné des plaisirs […] la distillation neuronale de… mettons… l’orgasme, de l’extase religieuse, des drogues hallucinogènes »… Est-ce le fin mot de la cartouche de Divertissement recherchée ? Un plaisir hautement suicidaire ?
A moins que le roman lui-même soit suicidaire, faisant de loin en loin monter un suspense éclatant qui n’éclate pas. La dernière page refermée, l’on se demande : « Et alors ? » Rien, ou presque, n’aboutit. La « cartouche de Divertissement » originelle n’est pas retrouvée. Comme si David Foster Wallace s’était arrêté là, en panne de cerveau, laissant à son lecteur une amère sensation d’inachevé (à la page 1328, en toute modestie). Le rôle de Joelle (indubitablement le personnage le plus réussi) restant indécis, cette indécision seule est sublimement poétique.
David Foster Wallace est-il un génie ou un esbroufeur ? Si l’esbroufe parait manifeste au cours d’un bon paquet de papier, il est nécessaire de persévérer. C’est au voisinage des pages 400 et des bricoles qu’une vitesse de croisière est peu à peu atteinte. Au-delà des pages 500 les fragments trouvent, quoique parfois péniblement, leurs liens subtils, comme une mosaïque recueillie par des fouilles patientes et méticuleuses. Un génie ? Peut-être pas. Mais un surdoué, absolument, avec toutes les qualités et les défauts inhérents à cette engeance, dont les moindre ne sont pas un manque de concision plus que dommageable et une incapacité à l’efficacité de la structure. Pour reprendre un de ses précédents titres, La Fonction du balai serait-elle de balayer L’Infini comédie, pour sa prétention, son anarchie compositionnelle parfois rédhibitoire ? David Foster Wallace lui-même, mentionne un « de ces enfoirés critiques d’avant-garde qui avait écrit que, même dans ses films publicitaires, le talon d’Achille d’Incandenza était l’intrigue, qu’il n’y avait jamais chez lui d’intrigue intéressante, aucune action dramatique susceptible de captiver et de soutenir l’attention. » Sans nul doute est-ce une autocritique pertinente. À moins, de toute évidence qu’il s’agisse là de tout autre chose : le dallage du réel, si bien organisé qu’il soit, à l’instar de la mécanique rassurante, mais parfaitement ennuyeuse, d’une compétition de tennis, et la surface de l’humanité se sont effrités, éclatés en un puzzle abjectement splendide, malgré la surabondance des morceaux superfétatoires…
Notre Infinite Jest n’est pas sans lien avec le dernier roman, inachevé, de David Foster Wallace, aujourd’hui réédité en poche. Il y est incidemment question d’une « révolte fiscale » canadienne contre le gouvernement de l’O.N.A.N. Alors que Le Roi pâle est tout entier plongé dans les arcanes de la fiscalité. On y retrouvera les qualités et les défauts ici inventoriés, aggravés encore par l’inachèvement. L’incipit est d’un beau lyrisme paysager. Alors que l’agaçante méticulosité de l’écrivain égrène 700 pages (un tiers du total à venir disait-il) pour concocter et explorer un monde kafkaïen de fonctionnaires appelés à calculer, traquer et percevoir l’impôt au cœur inflexible de l’Illinois. Aux frais du contribuable, ils bénéficient d’une ubuesque formation de survie à l’ennui. Etrangement, le chapitre 9 est un « Avant-propos de l’auteur », assurant qu’il s’agit là d’une « autobiographie non-fictionnelle avec des composantes additionnelles de journalisme reconstructif, de psychologie organisationnelle, des bases d’instruction civique et de théorie fiscale ». Nous pardonnerons « l’enfoiré de critique » (mais pour cette fois seulement) de ne pas l’avoir lu plus que cela, de faire une pause bien méritée, et de garder pour une prochaine dégustation dépressive ce satané Roi pâle qui ne peut que receler en ses 50 chapitres (c’est promis, foi de David Foster Wallace) des pages tourneboulantes. Telles qu’au hasard : « le gouvernement, la bureaucratie gouvernementale et les règlements gouvernementaux constituaient le moyen le plus dispendieux le plus stupide et le plus antiaméricain de faire tout et n’importe quoi ». On y croise en effet un narrateur « payé pour rester assis à lire un bouquin de développement personnel insipide ». La satire politique, l’anti-utopie dérisoire ne sont peut-être pas sans auto-ironie…
Du point de vue bibliophilique, Neuromaniac est d’une autre tenue que L’Infinie comédie. L’opus magnus de Jaakko Ylis-Juonikas nous est livré par les Monts Métallifères sous la forme d’un beau volume cartonné, rouge et or, aux signets pourpre et jaune. Il tient si bien dans la main que cette seule qualité suffirait à assurer sa prépondérance indiscutable et littéraire sur son concurrent.
Parroquia de San Pedro y Santa Maria, Olite, Navarra.
Photographie : T. Guinhut.
Animaux antiques, bibliques et médiévaux.
Personnalité, Bestiaire,
Prosopopée, Invention :
Elien, Ursin, Gilbert Wendorfer
& Pierre-Olivier Dittmar.
Elien : La Personnalité des animaux,
traduit du grec par Arnaud Zucker, Les Belles Lettres, 2019, 688 p, 26 €.
Anonyme : Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires, traduit du grec par Arnaud Zucker,
Jérôme Millon, 2004, 328 p, 33,50 €.
Jean Ursin : La prosopopée des animaux,
traduit du latin et présenté par Brigitte Gauvin, Jérôme Millon, 2007, 336 p, 30 €.
Gilbert Wendorfer : La Bible, les animaux et les hommes,
Editions du Cerf, 2026, 192 p, 20 €.
Pierre-Olivier Dittmar : L’Invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale,
Gallimard, Bibliothèque illustrée des histoires, 2026, 446 p, 32 €.
Sur le règne animal, le regard de l’homme n’a-t-il pas sans cesse évolué, qu’il s’agisse du chat ou du cheval, du porc ou du dragon ? Hors Aristote, voire Pline l’Ancien, point de salut, croit-on, si l’on a écrit en zoologue dans l’Antiquité. Pourtant un auteur aussi profondément et injustement méconnu qu’Elien gagne à être mis en lumière. En sa Personnalité des animaux, quelques centaines de bêtes sont si vivantes, si étonnantes et attachantes que c’est tout juste s’il leur manque la parole. Il n’y a qu’un pas alors pour qu’après les bestiaires médiévaux, lors de la Renaissance, un médecin également méconnu, nommé Jean Ursin, les fasse parler avec une verve plus qu’humaine, parmi les pages de sa Prosopopée des animaux. Comme quoi, au rebours des préjugés qui voudraient croire que l’on ait attendu notre contemporain pour éprouver une réelle empathie, voire un antispécisme, à l’égard de nos frères à quatre, six et huit pattes, et autres myriapodes, sans compter les nageoires, l’Antiquité et l’âge de l’humanisme se révèlent une fois de plus un trésor de connaissances allègrement nourrissantes. Ce en faisant parler nos compères animaux en langue mythologique et encyclopédique, puis en les enrôlant pour être les interprètes du Christianisme, et enfin pérorer en langue médicale et pharmacologique. Cependant la vérité biblique prétend, telle que le rapporte Gilbert Werndorfer, que l’homme n’est pas le propriétaire du vivant que l’on croit, mais le gardien de la Création. À moins que, selon Pierre-Olivier Dittmar, il ait inventé l’animal…
Ce drôle d’animal a vécu entre 170 et 225 de notre ère à Rome, et, s’il parlait latin, il écrivit en grec. Le sophiste Elien, ou plus exactement Claudius Aelianus, était également un stoïcien qui commit une poignée de traités philosophiques, dont Sur la providence et Sur les manifestations de la puissance divine. Il réunit ici, en six cent pages, un bon boisseau des connaissances livresques de l’Antiquité sur le règne animal, en s’appuyant peut-être sur une anthologie alexandrine d’Aristophane de Byzance, voire sur Pamphilos d’Alexandrie. Bien qu’il ne s’agisse que d’un compilateur adroit, consultant et pillant cent manuscrits de son temps, comme celui de « Sur l’intelligence des animaux » dans les Opuscules et œuvres morales de Plutarque, et ceux de Ctésias, Eudème, Oppien ou Démocrite, d’ailleurs souvent perdus, l’on célébra sa « langue de miel », son talent conjuguant la variété thématique et la vive couleur du langage. Heureusement la postérité a conservé ce recueil en son entièreté, quoique cela ne soit pas hélas le cas de ses Histoires variées.
Notre Elien vouait un véritable culte à l’auteur de l’Odyssée, puisqu’il avait disposé à l’entrée de sa bibliothèque romaine une statue d’Homère et le citait d’abondance en rédigeant sa Personnalité des animaux. À l’égal d’Aristote, dont il ne suit pourtant guère le système de classification, il le considérait comme un philosophe, et comme tel il avait pour ambition d’examiner les caractéristiques animales, de l’anatomie aux mœurs, mais également leurs apports au service de l’espèce humaine, qu’il s’agisse de la chasse, de la médecine et des rites religieux. Les « dons de la nature » et les « honneurs accordés » aux animaux sont les maîtres mots de l’épilogue. N’est-il pas déjà bien moderne en affirmant dès le prologue : « Que les bêtes brutes possèdent par nature un certain sens moral et qu’elles partagent avec l’homme bon nombre des merveilleux privilèges qui ont été impartis aux humains, voilà bien quelque chose de grandiose ».
La liste des bestioles, du héron à « la stricte séparation des sexes chez les oiseaux du temple d’Hérakles », en passant par « le dragon joufflu », est sans guère d’ordre, en une joyeuse fatrasie et fantaisie. Ce à quoi remédient les précieux index en fin de volume, de la main sagace du traducteur et préfacier Arnaud Zucker, si l’on cherche et trouve les étoiles de mer ou les onagres. Mieux vaut cependant naviguer à vue, tout lire en une progression scrupuleuse, à moins de préférer picorer quelques pages, de ci-delà, à la rencontre des surprises sans cesse renouvelées. Car l’on glisse sans prévenir de l’anecdote curieuse à l’observation réellement scientifique, puis de l’allusion mythologique à l’éthologie, sans oublier les espèces surnaturelles : ainsi le phénix et l’amphisbène, le basilic et le griffon, le martichore ou l’unicorne, qui, au siècle de Jorge Luis Borges, honorent les pages de son Manuel de zoologie fantastique[1]. Cependant, parmi dix-sept, le livre IX s’intéresse en bonne partie aux poissons, et le XIV aux usages médicaux. Quant au livre XI, il aime rendre compte des cultes rendus aux animaux, tandis que bien souvent l’Egypte, terre de merveilles, fournit une abondante matière.
Ce serait bien réducteur de ne voir en notre cher Elien que le chroniqueur des bizarreries et prodiges animaux. Il sait être scientifique avec pertinence, lorsque les dents du cobra ou les leurres de la baudroie sont décrits avec une redoutable exactitude. Mais aussi fin moraliste, et plus exact d’Esope qui se fiait à une imagerie plus qu’à l’observation des phénomènes. L’excellence des bêtes, leur adéquation avec leur milieu et la haute tenue des comportements en font des modèles, bien que le logos ne soit pas leur apanage. Elles ont de toute évidence des codes de communication, voire, selon lui, des attitudes religieuses, comme ces éléphants qui offrent et brandissent de « jeunes bourgeons » à l’intention de la lune nouvelle leur « déesse », jettent de la terre avec leur trompe sur le cadavre d’un congénère et rendent « un hommage rituel aux dieux, tandis que les hommes se demandent si les dieux existent vraiment ». Outre l’éléphant, le dauphin est particulièrement choyé pour ses vertus par le compilateur. Il sait collaborer avec les pêcheurs pour obtenir sa part de butin, il est possible de s’ébahir de « l’amour d’un dauphin pour un beau jeune homme ». Cependant les vaches connaissent l’arithmétique et les abeilles la géométrie. Au point que notre auteur, constatant l’habileté de certains oiseaux à construire leurs nids, aille jusqu’à prétendre que les hommes techniciens ne sont que des imitateurs ! Quant aux mœurs, les animaux n’ayant pas besoin de législateurs, leur perfection innée laisse augurer du peu de considération abandonné aux hommes. Ainsi va Elien, arguant du courage, de la tendresse, de la piété et de l’exemplarité de ceux à qui ne manque que la parole articulée, tentant de réduire la traditionnelle fracture entre l’animalité et l’humanité avec un idéalisme pour le moins excessif, en une sorte de « zoomythologie », selon le juste néologisme du préfacier. Seuls les serpents, les rats et les crocodiles restent indéracinablement confinés dans leurs vices.
Comme l’abeille parmi une anthologie de fleurs, butinons parmi ces pages. Pour y croiser la pie qui « sait imiter toutes les voix, et surtout la voix humaine » ; le poulpe qui est « le plus libidineux des animaux », au point de copuler jusqu’à un épuisement fatal ; et si le précédent dauphin aimait d’amitié, « un coq du nom de Kentauros s’éprit de l’échanson d’un roi, tandis qu’« un palefrenier était tombé amoureux d’une jeune pouliche » et « eut des rapports sexuels avec elle ». Assistant à la scène, son poulain, outré, sauta sur l’homme et non seulement le tua, mais déterra ensuite le corps pour l’outrager. Encore une fois l’éléphant, s’il aimait une « marchande guirlandes », « lustrait le visage de la femme avec sa trompe », qui en retour lui offrait une couronne ; hélas la mort de sa belle le rendit furieux… Plus charmant encore s’il se peut, l’ibis : « lorsqu’il dissimule sa tête et sa tête dans les plumes de son poitrail, il prend la forme d’un cœur ». Ce qui témoigne de l’anthropomorphisme du compilateur.
Découvrons la « double vie du lézard », qui retrouve la partie perdue par accident de sa queue pour vivre de nouvelles aventures, ou, pour rester chez les reptiles, plus incroyable encore, l’idée saugrenue selon laquelle il suffit de cracher sa salive dans la gueule d’une vipère pour que sa nocivité soit avérée : elle « se décompose ».
Loin de nous l’idée d’infliger un tel sacrilège à un tel volume ! Partie de la mémorable collection du centenaire des Belles Lettres, cet ouvrage d’Elien bénéficie d’une délicieuse couverture rose et or, à rabats, de cahiers cousus de papier ivoire, sans oublier les insolites et charmantes illustrations d’Hipkiss qui courent du recto au verso. C’est dans une collection comptant entre autres Esope et Thucydide, une merveille bibliophilique d’aujourd’hui pour un texte rare, pimpant et instructif, deux fois millénaire ; que rêver de mieux…
Toute une tradition animalière irrigue la littérature médiévale et de la Renaissance ; recueil d’emblème des vices et des vertus, elle peut servir à un incarner une théologie, enrôlant ces bêtes qui n’en peuvent mais dans la procession du Christianisme. Dans l’anonyme grec Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires (en cette même collection « Atopia » dirigée par Claude Louis-Combet qui l’assemble avec Ursin), probablement rédigée en Egypte au II° siècle, la zoologie est spiritualisée pour représenter les mystères chrétiens. Ce sont cinquante-six animaux, dont « l’oiseau-Phénix », six pierres et deux arbres, habillés en théologiens, qui ont une âme et deux faces, l’une animale, l’autre humaine, diabolique et divine, l’une narrative, l’autre interprétative. Ce pour dispenser des vérités spirituelles et édifier le Chrétien, voire celui qui ne l’est pas encore, lui annoncer l’incarnation de Dieu et le chemin du salut.
Par exemple : « Comme le cerf aspire aux sources d’eau, de la même façon mon âme aspire à toi, Dieu ! » L’abeille est comparée aux « œuvres de Dieu, qui sont impénétrables aux mortels et admirables dans les hauteurs, et plus sucrées que le miel et la cire, plus que tout ce qui a été créé ». Ou encore (et contre toute vérité zoologique) : « le Physiologue a dit que la hyène est androgyne. […] Ne ressemble donc pas, toi non plus, à la hyène en adoptant tantôt le sexe mâle, tantôt la nature féminine. Parlant de tels hommes, le divin apôtre a dit en les critiquant : Des hommes ont commis l’infamie sur des hommes ».
Né de la confluence des savoirs grecs et de la théologie judéo-chrétienne, ce Physiologos connut, au moyen de son évidente simplicité symbolique, une incroyable popularité : il fut copié, enluminé, puis oublié, et ici retrouvé. Finalement l’on fait bien dire tout ce que l’on veut, y compris d’édifiantes et judicieuses vérités, y compris de superstitieuses inepties, à ceux à qui nous subtilisons la parole…
En rhétorique, la prosopopée est une figure qui consiste à faire parler un dieu, un mort, un absent, un objet… Hugo, dans « Stella », parmi les Châtiments, fait parler une étoile ; Rousseau, dans son Discours sur les sciences et les arts, fait parler un consul romain. Oublierons-nous La Fontaine et ses animaux ? Depuis Esope, c’était une tradition bien établie que de les faire discourir et illustrer les comportements des hommes dans les fables. Moins connue est cette Prosopopée des animaux qui permet à Jean Ursin de nous faire écouter leurs voix mutines et savantes.
Entre science et magie, un médecin érudit du XVI° compose une joyeuse encyclopédie poétique où les animaux savent parler. C’est avec une délicieuse fantaisie que ce médecin dauphinois du XVIème siècle réalise ses vers latins. L’édition de 1541 porte un sous-titre prometteur : « Dans laquelle on trouve de nombreuses informations sur les vertus de ces animaux, sur leur nature, sur leurs propriétés, surtout médicales, De Jean Ursin, docteur en médecine et poète couronné ». Nous n’en savons guère plus sur cet original érudit, sinon qu’il s’inspire de l’Histoire naturelle de Pline[2], sinon qu’il écrivit des élégies sur la peste. Son talent poétique est incontestable ; grâce à lui, le « scinque » (petit crocodile à la chair aphrodisiaque) a bien de l’esprit : « J’offre Vénus par ma queue, mais la mort par mes crocs. »
Il y a deux versants à cette compilation versifiée, traduite en prose : l’humour complice et la pharmacopée. Ursin est le premier à user des animaux autrement que par la fable, leur offrant l’occasion de se présenter dans leur étrangeté, leurs merveilles. Une centaine d’entre eux prend tour à tour la parole, du lion au borax, qui, comme chacun ne le sait pas, est un crapaud venimeux. Des quadrupèdes « sanguins » aux insectes, en passant par batraciens, oiseaux et poissons, les attitudes psychologiques côtoient les qualités guérisseuses, plus magiques que médicales. L’exactitude zoologique le dispute à peine à la fantaisie. Nombreux sont ceux qui donnent des leçons, comme l’aspic : « Idiot, pourquoi cherches-tu une pierre précieuse dans ma tête ? En récompense, c’est un sommeil mortel qui t’attend. » Ainsi, proposons au lecteur d’essayer qui prétend : « mes cornes me servent d’yeux », car sieur l’escargot commande : « Si la fièvre te donne mal à la tête, pose-moi sur ton front après m’avoir broyé et, crois-moi, cela t’apportera un soulagement extrême. » On conseillera à qui veut arrêter l’alcool d’essayer le vin d’anguille : « il deviendra buveur d’eau ». Il peut être utile de savoir qu’en cas de « mal caduc », les testicules de coq « macérées dans l’eau » sont souverains…
Quant au chat, peut-être l’animal domestique préféré de nos contemporains, il est ici considéré avec moins de tendresse :
« Cata trucem refero, non ui, sed dente, leonem,
Oreque ; mundicies et mihi pulchra placent. (…) »
C’est-à-dire : « Moi, le chat, je rappelle le lion féroce, non par ma force, mais par mes dents et ma tête ; l’élégance et la beauté me plaisent. Mes griffes recourbées et mon corps agile me servent à chasser les souris ; la nuit est plus claire pour moi que le plein jour. Mes excréments permettent d’ôter les arêtes plantées dans la gorge ; ils soignent aussi l’alopécie et ils arrêtent les règles. Mais si on les associe aux serres du sinistre hibou, ils peuvent, dit-on, guérir la fièvre quarte. Absorber ma chair réduit les hémorroïdes, et manger mes reins soulage les maux de reins. » L’on espère qu’aucune arête ne se plantera dans une gorge, de peur de devoir user d’un tel remède !
Cependant chez Elien, les chats, quoique rarement traités, dont « la semence est brûlante [et] brûle l’organe génital de la femelle », sont capables de reconnaissance, et « jamais on les verra agresser leurs bienfaiteurs » ; au contraire de l’homme qui « peut devenir l’ennemi implacable de son ami ». La leçon morale d’Elien pointe également le bout de sa griffe pour anticiper Ursin, quoique le procédé rhétorique du second lui permet une vivacité inouïe, comme s’il s’agissait d’arguments publicitaires animés pour des prescriptions pharmacologiques forcément efficaces. Cependant la lecture savoureuse de l’ouvrage de Jean Ursin, dont on peut rire, n’empêche pas de plonger dans l’univers des connaissances encyclopédiques du XVI° siècle, avant l’aube de la médecine moderne.
L’abondant Buffon, au XVIII° siècle, quoique gardant une part de vision subjective et d’anthropomorphisme, était un naturaliste scientifique, sachant non seulement décrire mais classer. Plus scientifique encore, Charles d’Orbigny conçut au cœur du XIX° siècle un presque (car l’on découvre sans cesse de nouvelles espèces) exhaustif Dictionnaire d’Histoire naturelle aux huit mille pages sur deux colonnes, sans compter son Atlas illustré. Aujourd’hui, pensant aux milliers de créatures pas forcément bestiales qui parcourent notre globe, ou disparues, voire en voie de disparition, l’homme s’émerveille autant qu’il s’inquiète du droit des animaux, à son détriment peut-être, ou dans une démarche bio-universaliste et humaniste de compassion envers ses congénères à plusieurs pattes. À qui Elien et Ursin ont su offrir avec tendresse une reconnaissance encyclopédique, bien que fondée pour le second sur les services que grosses et petites bêtes rendaient à l’humanité souffrante. Ne faudrait-il pas également que l’humanité rende les mêmes services à ces êtres de poils, d’écailles et de carapaces ?
Au commencement était l’animal. Car dans la Genèse, sa création précède celle de l’homme. Ainsi Gilbert Werndorfer entame son investigation biblique. Ainsi, la condition animalière est respectée, même si seul l’homme a une âme, quoique le mot animal soit accouplé à l’anima également animée. Pour preuve, Noé n’a-t-t-il pas été chargée d’emporter et donc de préserver un couple de chaque bête ? Certes l’on peut s’en nourrir, car à partir de Noé l’homme devient omnivore. Le judaïsme cependant prétend ne pas devoir faire souffrir les animaux, à l’instar de Maïmonide. Dans le Pentateuque le respect de la terre proscrit, malgré les sacrifices, la « cruauté gratuite ». Et s’il est permis de posséder des animaux domestiques, ils ne doivent pas être dangereux. Car tous, y compris sauvages, ont « un comportement exemplaire ».
De même le christianisme, lorsque Jésus est végétarien, au travers du théologien médiéval Saint Thomas d’Aquin : « Les animaux sont les créatures de Dieu. Celui-ci les entoure de sa sollicitude providentielle. Par leur simple existence, ils le bénissent et lui rendre gloire. Aussi les hommes leur doivent-ils bienveillance[3] ».
Chez Gilbert Werndorfer, un abondant « Bestiaire biblique » va de l’agneau christique et de l’aigle de Saint-Jean au serpent tentateur, en passant par le chat, hélas diabolique, le dragon satanique et apocalyptique, enfin le monstrueux Léviathan. Car ils sont des personnages iconiques, symboliques.
L’exégèse juive est couronnée par la vision d’Ezéchiel où apparaissent autant de figures angéliques qu’animales. Face à l’orgueil humain, l’animal est finalement un « maître d’humilité ». L’on se doit de « respecter sa bestialité comme une gloire spécifique », pour reprendre les mots de Fabrice Hadjadj[4].
L’essai de Gilbert Werndorfer, intitulé La Bible, les animaux et les hommes, est aussi clair que documenté, ouvrant avec pertinence l’Ancien et le Nouveau Testament, quoiqu’offrant quelques minces perspectives vers l’islam en tant que l’une des trois religions monothéistes. Grâce à cet historien et philosophe, une réconciliation humaniste avec le vivant est possible. Comme lorsqu’Adam nomme les animaux, tel que la couverture le montre au travers d’une peinture de Théophane de Crète, l’essayiste use du langage avec respect et intelligence.
Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge. Telle est la thèse paradoxale de Pierre-Olivier Dittmar. Du moins ils vivaient en abondance, mais pas en tant que catégorie. Car « il n’existe pas dans ces mondes anciens de terme courant désignant alors l’ensemble des animaux sauf l’homme», la « part animale » était présente en chaque individu. « Pré-naturaliste » est cette période, qui ignorait « la coupure » entre l’homme et l’animal.
Examinant bestiaires et fables, psautiers et miniatures, jusqu’aux portails d’églises, le médiéviste Pierre-Olivier Dittmar rend compte de la manière, au cours des siècles, dont on a compris les bêtes. Ainsi l’essai d’anthropologie est-il un répertoire du regard sur les créatures des champs et des forêts. Cependant, « les formes de vie animales foisonnent, se contredisent, se corrigent et semble paradoxaux », comme lorsque le lièvre chasse le chien, entre le domestique et le sauvage, entre le familier et l’exotique, l’étrange et le fantastique, à l’occasion par exemple de la licorne. La Genèse et sa prolifération animale est évidement un topos inoubliable. En ce lieu originel la bête est douce ; une fois le péché originel puis la chute elle devient cruelle envers l’homme.
Incroyable est la langue parlée des bêtes. Pourtant «dans l’immense majorité des cas, lorsqu’une bête prend la parole, ce n’est pas elle, mais Dieu, un ange ou un démon qui s’exprime par sa bouche». Pour les théologiens, lorsque l’animal devient voix de Dieu ou du diable, à lui s’adresse la prière ou au contraire l’exorcisme. En outre, parfois les voilà coupables de quelques crimes : «en reconnaissant une responsabilité pénale ou civile à des animaux », les procès leur ôtent leur dignité angélique ou leur indignité diabolique : « Postuler le libre arbitre des bêtes revient à nier qu’elles puissent être les agents des invisibles ». Il est évident qu’il s’agit d’une abusive personnification.
Nombre de recherches sont consacrée à l’animal soumis aux « dévorations » : du sacrifice au casher, de l’injonction à tuer et manger à « l’anthropophagie indirecte ». Sans oublier les méfaits du loup. Plus paisible est Saint François d’Assise parlant aux oiseaux, radicalement opposé à « l’homme bestial ». Cependant « le propre de la bête devient le sale de l’homme », jusqu’à « la commune condition monstrueuse »… Peut-être s’agit-il de « l’homme-animal », lorsqu’Aristote est représenté à quatre pattes, chevauché par Phyllis, ou de « l’homme bestial », ou encore d’ « hybrides homme-animal » qui donnent formes aux angoisses…
Remarquons Le Livre des abeilles, rédigé vers 1260, dans lequel ces dernières permettent de comparer « la vie d’une ruche et celle de la société ». Ce manuscrit où « Adam et Eve sortent bestialisés du Paradis » et humiliés par leur marche à quatre pattes. Ne doutons pas que le zodiaque et ses figures soient animalement représentés. De surcroit le genre du « Dit » aime à faire dialoguer des espèces différentes, comme les Dit de la panthère ou du Cerf blanc.
Comme toujours, dans la collection « La Bibliothèque illustrée des histoires », la richesse de l’illustration est stupéfiante. Entre enluminure et peinture, voire sculpture des chapiteaux, l’iconographie permet de comprendre combien elle ne se limite pas à la fonction d’ornement médiéval, mais voit bouillonner images et symboles, à l’instar du Jardin des délices de Jérôme Bosch. L’image animalière peinte peut emprunter toute une page, ou, comme le montre abondamment notre essayiste, pulluler dans les marginalia souvent humoristiques.
Toutes ces histoires bestiales antiques et médiévales nous paraissent aujourd’hui bien lointaines, préscientifiques – l’âge de Buffon n’étant pas encore venu – tendus entre la rigueur de l’observation et la merveille du mythe. N’y-a-t-il pas cependant un irénisme dans la sacralisation de la nature et des animaux par les écologistes et les antispécistes ? Voire un renoncement à la pensée scientifique…
Chaque jour de la semaine, chaque heure, y compris pendant mes cours d’interprétation, les déchiffrages et répétitions, y compris pendant le petit concert de chambre que nous avions donné dans la Chapelle Sainte-Cécile, où je tenais la partie de clavecin dans un concerto de Karl Philip Emmanuel Bach, je pensais à Clara Meyerberg, à sa personnalité stupéfiante, à son charisme envoutant.
Bien entendu, j’avais remisé le pull escargot dans une armoire ancienne et fait l’acquisition d’un trio de chemises, azurée, rose et vanille, suivant le conseil d’une vendeuse dont l’âge respectable et les lunettes aiguisées m’avaient parus aussi perspicaces que rassurants.
Précédemment échaudée, ma modestie ne pouvait se laisser aller à imaginer une quelconque romance en présence – et y compris en absence – d’une telle intimidante Dame. L’immature musicastre dont je chaussais les baskets éculées ne pouvait se mesurer à la suprême élégance, au raffinement du goût, à l’aisance financière de la « Diva des juristes », au dire d’unanimes voix sur Internet. D’autant que la radiographie de ma personne qu’elle avait cru devoir commettre avait probablement fait cesser sine die son éphémère curiosité.
Aussi me sentis-je fort déçu, et déjà résigné, en entrant dans le claustral salon de musique du Palais des Saisons. Seule la copie du Ruckers m’attendait fidèlement. Les parties les plus mélancoliques de L’Art de la fugue répondirent à mes doigts, là où était le vrai repos, le vrai refuge, atteignable félicité, où je l’immergeais totalement, sentant monter ma déréliction vers les hauteurs intranscendantes du bâtiment. Lors de la résonnance résiduelle de l’ultime partie, inachevée comme l’on sait, alors que je renaissais au monde comme il va ou ne va pas, une lueur rouge étonnante aimanta mon attention.
Etait-ce l’effet du fantasme ou la réalité ? Elle était assise, comme à l’accoutumée, devant sa table à thé. Mais sans chapeau, gainée d’une robe interminable et intensément pourpre. Heureusement je n’avais pas levé les yeux en déployant mon interprétation, sinon j’aurais plaqué un accord dissonant, catastrophique.
- Cette chemise reflète à ravir vos yeux bleus, Aymeric.
Etais-je son jouet ? Allait-elle, comme une chatte, de ses griffes, m’abandonner, une fois mon suc vital dépecé ?
- Offrez-moi, Aymeric, je vous prie, la dernière partie de votre œuvre, celle si personnelle, celle qui monte peu à peu en crescendo de joie…
- Avec plaisir, Madame.
- Appelez-moi Clara.
Le son enveloppait l’espace soudain changé, métamorphosé, illuminé, comme une galaxie spirale. Elle se déployait comme se développe l’imagination ; elle répondait au soudain enthousiasme qui s’était emparé de moi lors de la demande que m’avait adressé Clara ; comme si, lorsque je l’avais composée, certes il y a peu, j’avais pressenti son apparition. Tout ce méli-mélo de sensations et impressions était bien irrationnel. Il n’en restait pas moins qu’il me semblait découvrir de nouvelles dimensions dans mon œuvre.
- Merci Aymeric. Voilà qui est tellement une déferlante de beauté.
- Vous êtes bien trop indulgente.
- Voulez-vous un thé, un cocktail ?
- Un thé noir, merci. Je ne bois pas d’alcool.
- J’ai commandé, reçu, écouté plusieurs fois, aimé votre disque argenté dans sa pochette fleurie. C’est à la fois un peu archaïque et souverainement léger, respirant. Il faudra me le dédicacer.
- Ce serait à la compositrice de le faire. Hélas Ariana Belleci est morte à Ferrare en 1612. C’est à peu près tout ce que l’on sait d’elle. Son Livre de 24 sonates est la seule œuvre que l’on ait pu retrouver, dans la bibliothèque du couvent Santa Barbara où elle était peut-être nonne. Ce premier enregistrement jamais conçu vient d’être édité par une petite maison. Et les ventes sont plus lilliputiennes encore… L’éditrice tente de surfer sur la mode heureuse de la redécouverte des compositrices.
- Il faudra enregistrer et publier vos Préludes pour la Voie lactée.
- Il faudrait d’abord que l’on accepte que je la donne en concert, ailleurs qu’au Conservatoire. Et convaincre mon éditrice. Ce qui n'est pas gagné...
-Vous avez pourtant fait une apparition remarquée à la Schola Cantorum de Basileus…
- C’était le mois dernier. Et je me suis lié d’amitié avec un violoncelliste et gambiste local, nommé Edmond Vallée. Pour l’archet duquel je médite de composer une pièce qui réunirait nos deux instruments…
- Avez-vous commencé à écrire ?
- Quelques dizaines de mesures seulement cette semaine.
- Et d’où tirez-vous cette inspiration ?
- Je n’ose le dire. Ce serait présomptueux.
- Je vous écoute.
- Eh bien, vous ne serez pas étonnée d’apprendre que le clavecin porte ma voix. Quant à la viole de gambe…
- Dites-moi…
- Vous ne m’en voudrez pas… C’est… Vous, Clara…
- Joli flatteur ! Je suis néanmoins curieuse d’entendre cela.
- Avec votre permission, je le terminerai bientôt. Du moins ce duo là…
- Aimez-vous les sushis au poisson cru ? J’aimerais vous convier auprès du Steinway de mon grand-père. Pour lui rendre sa voix. Qu’en dites-vous, Aymeric ?
- Je ne sais si je dois abuser de votre hospitalité…
- N’ayez pas la moindre inquiétude ; vous êtes mon invité. Mais également mon concertiste privé. Vous serez rémunéré.
- Non, je ne veux pas d’argent.
Elle fermait ses paupières, masquant l’intériorité de ses yeux hétérochromes, pendant le trajet, alors que son chauffeur affichait une attention sévère derrière ses lunettes noires. Auprès de sa mince silhouette, je me sentais un intrus, un petit Poucet que la louve entraînerait dans sa tanière, toute volonté annihilée, n’osant pas glisser le moindre regard vers cette clarté que je contemplais intérieurement. Enfin, le chauffeur, dont je devinais le holster alourdi sous sa veste, nous ouvrit la portière devant un portail aux doubles digicodes noirs encastrés. Pendant que celui qui devenait une sorte de majordome à l’impressionnante carrure s’effaçait dans un vestibule de côté, une dame ronde en tablier, aux rides nombreuses et souriantes, m’offrit de chausser des pantoufles. Alors que Clara, après avoir célébré le même office, s’élançait dans l’immense escalier aux rampes de métal doré en intimant Madame Hortense de me montrer les commodités puis de me conduire dans le salon de musique de grand-père, cette dernière ne manqua pas de m’adresser tout discrètement sa considération maternelle :
- Monsieur Aymeric, vous êtes béni des dieux. Parmi toutes ces années, vous êtes le premier homme, le premier garçon qui vient fouler nos tapis…
- Merci Madame, vous m’en voyez tout confus. Je vous promets, je ne dérangerai rien ni personne…
Au premier étage, à la suite d’une vaste pièce aux murs couverts de tableaux romantiques, derrière un rideau de velours pourpre qui s’ouvrait comme un théâtre, le salon de musique exhibait le Steinway aux reflets d’ébène. L’on devinait les frondaisons des platanes par les fenêtres, entre lesquelles, en contrejour, mon auditrice m’attendait, paisiblement assise.
- Il est à vous, Aymeric. Accordé hier comme il se doit.
- Je ne sais pas si j’en serais digne…
- Qu’importe. Vos preuves sont déjà faites en ce qui concerne le clavecin, n’est-ce pas…
- Eh bien, essayons Jardins sous la pluie :
Une fois les trois minutes quarante imaginées par Debussy écloses, j’eus la certitude qu’il s’agissait d’un merveilleux instrument, au toucher moelleux.
- Depuis ses cendres, mon grand-père, dont vous voyez le portrait là-bas, vous écoute. Aymeric, soyez-en remercié.
- Voulez-vous la Sonate au clair de lune ?
- Volontiers.
Les trois mouvements beethovéniens filèrent, plus au moyen de la qualité d’un tel instrument que de mes doigts…
- Pourquoi n’êtes-vous pas plutôt pianiste, et concertiste en la matière ? Il me semble que vous en avez les moyens…
- Il y a tant de grands pianistes, je ne saurais me démarquer. De plus, les sonorités du clavecin sont si originales, si anciennes, d’une toute autre expressivité, où je trouve mon accomplissement.
- Et pour revenir au piano, me donneriez-vous la Sonate en si mineur de Liszt ?
- Je suis au regret d’être là incompétent. Il me faudrait étudier longtemps. C’est une œuvre titanesque où je devrais éduquer mes doigts avec autant circonspection que de fougue. Mais si vous y tenez, je me préparerai...
- Non, mieux vaut que vous traciez votre chemin propre.
- Il me semble en effet. Au point que, même si je pourrais toucher Bach au piano, je me refuse à le faire, laissant cette sensibilité à d’autres, de peur de le dénaturer. Même si le Kantor eût certainement apprécié de tenter un instrument que son vivant ne pouvait connaître.
- N’avez-vous pas faim ? Madame Hortense va nous servir les sushis, puis les fruits et sorbets. Est-ce cela vous suffira ?
En dégustant les cubes de riz blanc, de saumon rose et de verte pistache, puis les pastels des sorbets, elle ne cessait de m’observer, au point que j’en avais la gorge serrée, et presque le vertige. Sa robe rouge diffractait ses reflets au plus intime de ses mouvements ; de surcroit, ses pommettes semblaient en porter le reflet.
- Puisque vous êtes allé à Basileus, qu’avez-vous pensé de Virtus ?
- Trois jours ne suffisent pas à se faire une idée sérieuse. Mais j’ai aimé la propreté de la ville, la grandeur du fleuve et sa vapeur cristalline dans le soleil, la courtoisie de la population. Au contraire d’ici, j’ai eu l’impression de pouvoir regarder le monde.
- Comment avez-vous pu obtenir un visa ? C’est loin d’être donné au vulgum pecus.
- La Fondation de la Schola Cantorum m’a invité. Grâce à la recommandation de mon professeur Louis Manucius, qui enseigne autant ici que là-bas. Et grâce, sans nul doute à mon disque.
- Je pense m’y installer bientôt et définitivement.
Tremblant déjà qu’elle parte, je lui demandai ses raisons.
- J’ai là-bas un nombre croissant de clients fortunés. Et ceux qui demeurent encore en France s’évaporent. Je gérais jusque-là l’antenne française, mais mon père a désiré passer la main en ma faveur. Le Fonds Zurizien & Luganien est désormais sous ma responsabilité. De plus, mon grand-père maternel, récemment décédé, m’a laissé une villa près de Veveney au-dessus du Lac de Ginevra. Toutes les prérogatives de la nationalité virtutienne sont les miennes. Sans compter que la France devient de plus en plus un pays dangereux, peut-être irrémédiablement, en dépit de ses gouvernements dont l’impéritie va croissant, atteignant des tréfonds. Aussi bien du point de vue de la sécurité urbaine et politique que des conditions économiques et fiscales.
- Alors, vous allez nous quitter…
- À moins que vous nous rejoigniez…
- Qui sait si la Schola Cantorum de Basileus me sera bienveillante…
- Il est fort tard, Aymeric. Notre chauffeur n’étant plus disponible – n’a-t-il pas droit au repos lui aussi ? – vous dormirez ici.
- Je n’aurais pas le front de vous déranger ; le métro est encore en service.
- N’y pensez pas un instant. Suivez-moi. Ouvrez à droite.
- Mais c’est une chambre aussi somptueuse que douce ! Ne serait-ce que ce tableau. Malgré la robe blanche, elle vous ressemble.
- C’est en effet mon arrière-grand-mère, Virginie. Et c’est maintenant une chambre de prince. Car c’est ma chambre. Et la vôtre. La nôtre, si vous voulez bien.
- Êtes-vous certaine ? Que pourrais-je vous refuser…
- Cher Aymeric, prenez-moi dans vos bras…
- Vous êtes Clara, un bonheur incroyable !
- Déshabillez-moi. Lentement. Très lentement. Mon corps est votre clavier. Soyez doux ; c’est ma première fois. Je recevrai votre voie lactée.
- Pour moi aussi, vous le savez. Que j’aimerais ne pas vous décevoir…
- Ouvrez mes barricades mystérieuses avec vos baisers. Oui…
Au matin, j’éveillai mon regard et mes sens à l’inénarrable présence dans mes bras et dans nos draps de ma chère Clara. Quel vertige de contempler la finesse de ses traits, de l’arc de Cupidon de sa lèvre supérieure, de son nez droit, du chignon qu’elle avait noué… Toute sa personne était contre mon corps. Qui étais-je pour mériter un tel miracle ?
Ses paupières se soulevèrent lentement, révélant la miraculeuse hétérocrhomie de ses iris. Sa main vint caresser mon visage. Aussitôt, des larmes brillèrent puis se mirent à glisser sur joues.
- Vous pleurez, Clara ? Cette nuit, vous ai-je fait mal ?
- Non, c’est de joie. Je n’aurais pas cru cela possible, cher Aymeric…
- Alors, votre joie est la mienne. Que notre joie dmeure...
- Levons-nous. Cependant, douche-toi avec moi. Puis déjeunons. Je dois prendre un avion.
- Vous allez me manquer.
- Non, je suis là :
Ce disant, son index désigna et caressa mon front.
- C’est vrai.
- Je serai à Londres toute cette semaine. Retrouvons-nous samedi après-midi autour du clavecin qui nous a réunis.
Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
V
Le clavecin vandalisé
J’attendais Clara avec l’impatience de l’orage. J’étais en avance, aussi déchiffrais-je, partitions à l’appui, des pièces de Froberger sur le Ruckers. Je cessais soudain une telle entreprise, trop hésitante encore, pour reprendre les Variations Goldberg, du moins les dernières. Une fois la reprise conclusive du thème achevée, qui me semblait avoir la vertu magique d’amener dans le champ de ma réalité ma chère Clara, j’ouvris instinctivement les yeux, lorsque je devinai une silhouette familière qui s’était assise à sa place accoutumée. Aussi, je ne sais comment je me lançais dans une vrille d’improvisations qui serait l’esquisse d’un volet supplémentaire de mes Préludes pour la Voie lactée. Sevré de musique, je me levai, en même temps que Clara, moulée au plus près de la pureté d’une robe blanche. Je la reçus dans mes bras ; dans un pli paradisiaque du temps ; qui aurait dû excéder les limites de l’existence humaine.
Avec son élégance accoutumée, Charles Heidsick vint nous inviter au bar, dont le mur du fond exposait une collection de rares bouteilles multicolores, qu’un éclairage subtil rendait semblables aux poissons exotiques des fonds marins. Il nous offrit des flutes de Champagne en nous regardant d’un air mutin.
Soudain, lorsque les flûtes fraîches pétillèrent entre nos doigts, avant même que leur saveur touche nos lèvres, l’éclaboussure bruyante d’une porte de verre sur la rue, des cris, des rugissements indistincts, des piétinements, résonnèrent au travers du couloir du restaurant. Une foule brutale, masquée de noir, dépenaillée, hurlant des « Allah Akhbar ! », des « Mort au capitalisme ! », nous repoussait vers notre cloître, tandis que d’instinct je lâchai ma flute qui s’éclata sur le sol de marbre pour protéger de mes bras et de tout mon corps ma chère Clara. Je sentis mon omoplate gauche lacérée d’un coup vif en fuyant avec elle. Du talon, je claquai la lourde porte de bois médiéval derrière nous.
- Allons nous cacher dans l’un des placards, haletai-je…
Il y avait en effet, tout le long d’un mur, des boiseries, une rangée de placards, les uns étroits où j’avais rangé des partitions, les autres vastes, munis de bancs malcommodes pour des moines en prière. Nous y blottissant, je refermai derrière nous, profitant d’un loquet intérieur pour nous claquemurer l’un contre l’autre, sentant les bras de Clara trembler, ses pleurs la secouer, alors que je ne me sentais guère plus courageux, l’étreignant avec la douceur et la force dernière de l’angoisse…
Les bruits de pas frénétiques, de cavalcades, d’expectorations et de jurons gutturaux, les bris de verre, tournoyaient au-delà de notre cloison, faisant de notre piètre asile une caisse de résonnance. Des coups de feu claquèrent en déchirant l’acoustique ancestrale, puis un sauvage craquement avalancheux, des discordances de cordes et de bois, des ricanements extatiques de hyènes surexcitées. Enfin, l’éloignement des piétinements, de la course, coïncidait avec des sirènes de police hurlant non loin… Le silence, d’un coup assourdissant, était sépulcral.
Encore essoufflée, Clara tenta d’appeler Gérald sur son EPhone. Pas de réseau. Le mien se révéla tout aussi inefficace. Qu’étaient devenus notre chauffeur et sa stature puissante de garde du corps ? Alors que du coin de l’œil, il nous avait surveillé depuis l’autre extrémité du bar, avait-il été aussi surpris que nous, piégé, blessé…
J’avais oublié combien mon dos était douloureux, combien il me cuisait. J’hésitais longtemps avant d’entrouvrir un filet de lumière entre les panneaux de bois de notre providentiel placard. Quand j’entendis la voix de Gérald, inquiète :
- Clara, Aymeric, où êtes-vous ?
Je repoussai les deux battants et vis apparaître notre majordome et garde du corps, rangeant un lourd pistolet d’acier sous sa veste, les traits crispés, soulagés enfin.
- Vous pouvez sortir. Les assaillants ont abandonné la zone.
- Êtes-vous blessée, Clara ?
- Non, pas le moins du monde. Mais c’est vous qui êtes blessé, Aymeric ! En me protégeant… Le dos de votre chemise est fendu, le sang est sur ma main !
- Montrez-moi cela jeune homme. Hum, cette estafilade, même si vous la sentez cuire, reste assez superficielle. Le chevalier sauve la damoiselle en détresse, félicitations ! Nous vous prodiguerons des soins à la maison. En attendant, puisque la voie semble libre, descendons d’urgence au garage.
Horreur ! le grand clavecin Ruckers était éventré, dégorgeant ses planches, ses becs et ses cordes, gisant éclaté, gigantesque frelon écartelé au milieu de ses débris éparpillés dans l’espace, comme une naine jaune explosée au centre d’une galaxie démontée…
Parmi les bris de verre sur le sol du bar, plusieurs corps recroquevillés, dispersés comme des quilles de bowling.
- Pas de pitié en la demeure. Celui-là levait sa kalachnikov en ma direction, un pruneau dans le front ; cet autre précipitait son couteau, une perlouse dans les intestins et basta !
Encore reconnaissable, Charles Heidsick – du moins son corps – gisait allongé, une écharpe de sang autour du cou, ses pupilles ouvertes sur la certitude du néant.
- Ne regardez pas, Clara, dis-je en masquant ses yeux de ma main…
- Par l’escalier, dépêchons. Ce n’est pas le moment de s’attendrir. Descendons au garage. Et puisque l’électricité est coupée, aidez-moi si vous le pouvez à tourner la manivelle de droite, pendant que je m’occupe de l’autre. De façon à écarter manuellement le portail. Mais avant de l’ouvrir, prenez dans le coffre de la voiture chacun un gilet pare-balles. Et ces pistolets.
- Mais je n’ai jamais usé d’un tel engin ! Je n’oserais pas…
- Si, dehors, se profile la moindre menace, tirez dans le tas…
Une fois jetés dans la voiture, nous roulions sans encombre dans les avenues, seulement environnés de gyrophares et de sirènes de police, de véhicules stationnés aux pare-brises explosés, de rangées de poubelles aux contenus dilapidés sur les trottoirs… Fort heureusement le domicile de Clara, toujours silencieuse dans mes bras, n’était guère loin, dans une rue épargnée.
- Aymeric, vous êtes joliment fou ! Vous avez risqué votre vie pour moi. Avez-vous mal ?
- Je n’ai pas réfléchi. Cela me cuit seulement un peu.
- Hortense, je vous prie, Désinfectez cela…
- N’ayez crainte Madame Meyerberg, Je sais user de mes talents d’infirmière. D’ici quelques jours il n’y paraîtra plus. À peine une éphémère cicatrice…
- Les soins de Madame Hortense que je remercie sont là pour me remettre d’aplomb, n’est-ce pas. Et surtout la certitude que ma chère Clara est parfaitement indemne.
Les communications avaient été rétablies. Internet pétillait, bombardé d’informations plus qu’alarmantes. Un musée, celui d’Arts et Histoire du Judaïsme, d’autres grands hôtels, des magasins de luxe, avaient été également assaillis, pillés, des églises saccagées, brûlées, aussi bien dans la capitale que dans diverses métropoles et bourgs de province. Hors quelques-uns pris dans la nasse policière, les assaillants s’étaient dispersés, volatilisés, retrouvant leurs nids de frelons banlieusards – voire leurs demeures bourgeoises – où la police n’osait pénétrer, abandonnant parmi les trottoirs, des masques ensalivés, des capuches noires, des battes de base-ball, des gants de moto, jusqu'à des kalachnikovs aux chargeurs vides…
- Mais pourquoi un tel déferlement de violence ? Pourquoi Charles Heidsick ?
- Un homme si bon, je le pleure… Si innocent soit-il, ne commettait-il pas le péché capital d’être d’origine juive, et fortuné de surcroit…
- Alors, l’innocence ne serait pas un gage de pardon ?
- Nous sommes le sept octobre, ajouta Gérald. C’est un jour d’anniversaire. Celui de l’attentat génocidaire perpétré par le Hamas en Israël.
- N’aviez-vous pas conscience du caractère prévisible de tels événements, Aymeric ?
- Je ne vis que pour l’art. J’écarte de ma pensée tout ce qui pourrait lui nuire. Cela doit être mon côté autistique. Pardon…
- Hélas, l’art et l’argent ne protègent pas de la violence fanatique.
- Une tour d’ivoire est-elle possible ?
- La situation est définitivement hors de contrôle, absolument insupportable. Hortense, préparez nos bagages. Gérald, organisez l’expédition du Steinway et des tableaux. Aymeric, pensez à ce que vous voulez emporter, instruments partitions et caetera. Nous partons impérativement demain matin pour Veveney.
La Fortuna. Castillo de la Calahorra, Grenada, Andalucia.
Photographie : T. Guinhut.
Siri Hustvedt ou la fidélité à la vie :
Vivre, penser, regarder, et sans Paul Auster.
Un Eté sans les hommes, Ghost Stories.
Siri Hustvedt : Vivre, penser, regarder, Actes sud, 2013,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf, 512 p, 24,80 €.
Siri Hustvedt : Un été sans les hommes, Actes Sud, 2011,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf, 224 p, 18 €.
Siri Hustvedt : Ghost Stories, Gallimard, 2026,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Joly, 432 p, 24 €.
Comment tisser ensemble les fils de l’essai et la dimension autobiographique ? L’écrivaine américaine Siri Hustvedt, né en 1955 dans le Minnesota et d’origine suédoise, a trouvé le sésame qui lui permet de réunir ses genres pourtant peu conciliables : c’est « l’essai subjectif ». De même, partant de textes écrits et publiés au hasard de journaux et de colloques, elle a su les agréger en un ensemble cohérent, qui plus est sous l’égide des sacro-saintes trois parties universitaires, quoiqu’elle revendique sa liberté par rapport à ce milieu et à ses codes. Vivre, penser, regarder est le triptyque de l’entière réalisation personnelle, humaine et intellectuelle de Sri Hustvedt, que l’on doit connaître moins que pour l’épouse de Paul Auster, que pour elle-même. De la neurobiologie à l’œuvre d’art, Vivre, penser, regarder est un parcours autobiographique et intellectuel, quand le roman Un été sans les hommes installe au centre d’une pléiade de personnages féminins, une poétesse perspicace et inspirée. Hélas l’autobiographie doit mettre en scène des fantômes, dont celui de l’homme aimé, l’écrivain Paul Auster, ce qui est l’objet de Ghost Stories. Reste cependant une fidélité remarquable à l'égard de la vie…
Le lien entre nos vies mentales quotidiennes et les sciences neurologiques est un fil rouge qui parcourt avec constance ce recueil intitulé Vivre, penser, regarder. Ainsi les pages sur les migraines récurrentes de Siri (qu’elle n’aborde pas sur le versant de la plainte) sur l’insomnie, sur le rapport à son père, forment un tissu de « biographèmes » (pour reprendre le terme de Roland Barthes) et de notations scientifiques, philosophiques et littéraires érudites, sans lourdeur. Se dire et se connaître ne peut s’exonérer de la connaissance des travaux et des œuvres d’autrui : Chaucer, Nabokov ou Borges, par exemple sur cette « étrange zone intermédiaire entre veille et sommeil », mais aussi l’examen du cortex ou du thalamus…
Le cas de Phinéas Gage est emblématique : cet homme reçut une barre de fer au travers du crâne et survécut. Mais en ayant perdu son empathie, ses affect, son équilibre, ses vertus : « Cette histoire m’a hantée par ce qu’elle suggérait d’affreux : la vie morale peut être réduite à un bout de chair cérébrale ». La personne est-elle alors plus biologique que culturelle ? De même, entre déterminisme et liberté, elle se demande : « A quel point sommes-nous prisonniers de notre sexe ? » Répondant alors : « Nous ne sommes pas les auteurs de nous-mêmes, ce qui ne veut pas dire que nous n’avons ni capacité d’action possible ni responsabilité, mais plutôt que le devenir ne peut s’émanciper du lien. »
A la recherche de son « moi idéal », mais aussi de ses facettes et réalités, Sri Hustvedt reste consciente de ce que « nous devenons aussi les créatures de notre culture ». Non sans s’interroger sur l’apport de la psychanalyse, elle note avec justesse « la rapidité à laquelle le lecteur de n’importe quel texte littéraire se met à ressembler à l’analyste, et le nombre de choses dont nous sommes souvent inconscients, nous autres auteurs de fiction, lorsque nous écrivons ».
Son regard butine dans un large spectre : de Duccio à Louise Bourgeois, elle n’est pas qu’historienne d’art. Avec finesse, et modestie, elle confronte aux chefs-d’œuvre son expérience familiale de la photographie et de l’image, observant ces « neurones miroirs » qui interagissent avec la puissance du regardé. L’effroi de Goya rebondit parmi les artistes contemporains qui le relisent, le singent, choquent et fascinent leur public, cependant moins que le sens de la fureur et du sublime chez le peintre espagnol. C’est alors qu’elle tente de pactiser avec les émotions ressenties, en conscience « que les artistes sachent qu’ils ne maîtrisent pas leur œuvre. »
La curiosité de Siri Hustvedt semble insatiable. On se souvient qu’essayiste, dans La Femme qui tremble, elle étudia les troubles neurologiques et le « gouffres qui hantent et configurent, dit-elle « l’histoire de mes nerfs », qu’également elle dressa un Plaidoyer pour Eros. Romancière, avec Un Eté sans les hommes, elle narre l’abandon et la reconstruction d’une femme. Sans cesse à la recherche des mystères de la personnalité, elle sait une fois de plus « vivre, penser, regarder ». En sa langue accessible et élégante, elle nous entraîne avec bonheur dans cette mosaïque de micro-récits et de pensée réflexive qui dresse mieux que son autoportrait : le nôtre. La vocation d’écrivain de Sri Hustvedt ne se satisfait pas de raconter des histoires, si elles ne sont accompagnées d’une pensée sur leur nécessité…
Il y a quelque chose de Desperate Housewives dans ce roman. Il est en effet question d’une femme qui, la quarantaine venue, voit partir son mari qui a besoin de faire une pause : « La Pause était française, elle avait des cheveux châtains plats mais brillants, des seins éloquents qui étaient authentiques »… Certes, si la narration s’arrêtait à une situation hélas si banale, sans les finesses d’une écriture là déjà sensibles, il ne mériterait guère d’en parler.
La narratrice oscille d’abord entre l’examen de son moi et des rumeurs de folies qui la frôlent, lorsqu’une dépression, une hospitalisation, la séparent du monde, lorsqu’il ne lui reste plus que des « tessons de cerveau ». Ainsi, sans son Boris bientôt repentant, comme au cours d’une thérapie, elle va aborder « un été » exclusivement consacré à des présences féminines. La voilà alors au croisement de deux âges de la vie, entre l’amitié de vieilles veuves qu’elle appelle les « Cinq cygnes » et celle de sa mère. Décidé à faire un bilan de sa vie, dont un large pan vient de tomber, elle prend la décision de faire l’inventaire écrit de ses « Mémoires sexuels », depuis la première émotion, si ténue, jusqu’à celles plus matures, puis matrimoniales, et d’aller à la recherche de son « moi secret ».
C’est lorsque Mia, poète au plus profond d’elle-même, émergée de sa dépression, va se mettre à donner des cours de poésie à sept adolescentes, que le roman prend de son ampleur. Entre Abigail, l’une des « Cygnes », qui sait cacher sa « broderie érotique », entre sa correspondance avec « Mr personne », puis les premiers émois et petites rivalités « gothiques » de ses disciples, enfin son amitié avec Lola, jeune mère un peu dépassée par son couple et sa progéniture, elle enrichit sans cesse sa personnalité et sa vision du monde.
Un tel roman en forme de mise au point au carrefour d’une vie, grâce à l’introspection et au retour sur un passé personnel, a bien des atouts. Mais il devient fascinant lorsqu’il se penche sur l’écriture en acte, sur les mystères de la création poétique, citant Shakespeare ou Emily Dickinson, ou encore proposant les propres poèmes du personnage, fort beaux, limpides et imagés : « Multiplie-toi par les mots, Alice / Ton armée aérienne crache des sagaies, / Craque des syllabes, brise le verre, / Vomit la fureur vers le ciel. » Créer un personnage de poète n’est rien si l’on ne sait engendrer ses poèmes en toute originalité.
Ainsi l’on ne trouvera ici aucune niaiserie, mais une éducation à la sensibilité, à la connaissance de la condition et de la création féminines, ainsi qu’une éthique d’écriture aussi prenante que solide, tout juste une légère satire des mœurs. Où le « critique américain » est comparé à un Dieu « totalement dénué d’humour et amateur de la médiocrité ». Où l’éloge de la création est si lyrique : « embrasser les plaisirs secrets de nos sublimations, l’arc d’une phrase, le baiser d’une rime ». Voilà un livre finalement polymorphe, entre roman et journal d’une crise, d’une reconquête, voire essai sur la différence et l’identité du féminin et du masculin. Malgré quelques minces pages d’intérêt inégal, presque inévitables dans un tel projet pluriel, le plaisir de lecture résonne…
L’on a connu cet auteure, qui publia un beau Plaidoyer pour Eros, plus pâteux dans son style romanesque. Tout ce que j’aimais, par exemple, nous a laissé un souvenir de sûreté dans le détail psychologique, de qualités d’analyse infinies, mais dans la gangue d’un roman trop compact, trop touffu peut-être. A moins que nous l’ayons mal lu. Les esprits chagrins diraient à propos d’Un été sans les hommes qu’il s’agit d’un livre de femme, pour des lectrices. Que l’on balaie cette opinion sexiste ! La richesse sensible et conceptuelle de l’univers de son personnage et le simple raffinement de son écriture méritent que Siri Hustvedt soit considérée comme un écrivain, là où les douanes des genres sont balayées. Car entre Vivre, penser, regarder et Un été sans les hommes, de l’essai eu roman, de la neurobiologie à l’œuvre d’art, un parcours autobiographique, intellectuel et romanesque se dessine, celui d’une complète femme-artiste[1], comme celle qui anime un avatar de Louise Bourgeois dans Un Monde flamboyant.
Catedral de Lleida, Catalunia.
Photographie : T. Guinhut.
Si l’on excepte la saugrenue, ridicule, habitude de ne pas traduire les titres anglais, pour faire genre, branché, anglophone accompli, Ghost Stories, ou plus exactement « Histoires de fantômes », est un livre accompli. Car une fois mort, Paul Auster souhaite faire son retour en la personne d’un « revenant ». Il revient en effet parmi les pages de Siri Hustvedt. Elles forment un hybride objet : « Ce livre est une sorte de journal, et comme de nombreux journaux, probablement tous, il est plein de trous – une géographie du dire et ne pas dire ». Journal relatant les épisodes médicaux et hospitaliers, les soins palloatifs, les douleurs, apaisements et rechutes, jusqu’à la mort ; recueil de courriels destinés aux proches et aux amis. Cet apparent désordre n’est en rien dommageable, tant le bouquet réuni de vies partagées et de mort subie sait être riche. L’alternance des paragraphes narratifs et pensifs permet de reprendre à notre compte cette formule de Siri : « Nous savourions nos phrases respectives ».
Les connaissances médicales les plus pointues sont abordées, en particulier quant aux traitements qui, soignant un aspect entraînent « en cascade » des effets délétères, dont la perte des cheveux est la moindre. Le calvaire est double : celui de l’homme souffrant, dont on ne dit pas assez que son cancer du poumon est dû aux forts nombreux cigares qu’il consommait, et celui de l’épouse, aimante et dévouée, après quarante-trois ans d’harmonieuse vie commune.
Le couple d’écrivains reçoit la visite de confrères, dont le plus éminent et juste est Salman Rushdie, dont Le Couteau, relatant son attentat et son rétablissement vient de paraître. Leur amitié les honore, en tant que le couple formé par Siri et Paul reste fidèle à la liberté d’écrire et d’expression.
L’on y trouve de surcroit quelques-unes des Lettres à Miles, qui sont celles du dernier manuscrit de Paul Auster, hélas inachevé. Une fois de plus un ensemble autobiographique et familial dédié à son petit-fils Miles, dans lequel il narre la naissance de sa fille, donc la future mère de Miles, son enfance époustouflante et attendrissante. En rendant un affectueux hommage à cette Sophie, la boucle avec le présent livre de Siri son épouse est bouclée, tant il s’agit du renouvellement et de la transmission des générations, du cycle de la naissance, de la vie et de la mort : « sa tête est froide maintenant », constate-t-elle ; alors que « les mots que Paul a écrits sont désincarnés et fixés à jamais »…
Résignation, espoir, colère, tout se succède. À quoi servirait de « secouer les poings à l’intention de Dieu ? » Néanmoins, il sut « mourir aimable », en « modèle du bien mourir ».
En politique, le couple s’accordait : « Je connais de nombreux couples qui restent ensemble en dépits de désaccords fondamentaux au sujet de la politique. Ni Paul ni moi n’aurions supporté une union de ce genre ». Aussi leur aversion pour Donald Trump, bien sentie, argumentée fait souvent mouche. Quoiqu’ils versent allègrement dans la reductio ad hitlerum, sans tenir compte des résultats économiques probants à l’égard de la plupart de la population américaine…
Nombre de détails sont bouleversants, pertinents, aussi bien du point de vue psychologique que littéraire. Elle songe au cliquètement de la machine à écrire de Paul, aujourd’hui silencieuse, ce dernier se refusant à passer à l’ordinateur, au traitement de texte pourtant si efficace. Paul Auster, dont on connait les romans iconiques comme Moon Palace ou L’Invention de la solitude, s’est d’ailleurs consacré à un joli éloge de cet instrument pourtant « obsolète », dans L’histoire de ma machine à écrire[2], également illustré par Sam Messer.
Sur un sujet somme toute banal, notre écrivaine sait n’être jamais vaine ni ennuyeuse. L’expérience devient universelle. Juste, émouvante, renouvelant sans cesse son art d’écrire, elle livre un ouvrage qui, lui, n’a rien de fantomatique, une vivante stèle, une sensible élégie, une épopée dressant le tableau de la guerre en « Cancerland ». Cette thérapie mémorielle a-t-elle suffit à consoler cette femme amoureuse ?
L’œuvre polymorphe de Sri Hustvedt n’est, Dieu merci, pas achevée. Son premier roman, Les Yeux bandés, paru en 1992, et son troisième roman Tout ce que j'aimais connurent un succès international, au point d’être traduite en une quinzaine langues. Outre sa carrière de romancière et d’essayiste, depuis 2015, Siri Hustvedt est chargée de cours en psychiatrie à la faculté de médecine Weill de l’Université de Cornell. Brillante, aimante, quel écrivain ne rêverait pas de l’épouser ?
Thierry Guinhut
À partir d'articles publiés dans Le Matricule des Anges, février 2013
Basilique Saint-Just de Valcabrère, XI°-XII° siècles, Haute-Garonne.
Photographie : T. Guinhut.
Du Moyen Âge à la Renaissance :
Société féodale, vie des femmes, peste noire,
Thomas d’Aquin, politique & art…
Marc Bloch : La Société féodale, Albin Michel, 2026, 710 p, 26,90 €.
Justine Audebrand : La Vie des femmes au Moyen Âge, Perrin, 2026, 400 p, 22,90 €.
Anna Esposito, Franco Franceschi, Gabriella Picini :
Violences faites aux femmes. Un regard sur le Moyen Âge,
traduit de l’italien par Marie-Ange Beaugrand, UGA éditions 2016, 378 p, 28 €.
Patrick Boucheron : Peste noire, Seuil, 2026, 576 p, 27 €.
François-Xavier Putallaz : Le Hibou, le zodiaque et la petite vieille. Miettes de Thomas d’Aquin,
Editions du Cerf, 2026, 192 p, 16 €.
Jacques Bouineau : Le Regard du droit. La politique et l’art à la Renaissance,
Les Belles Lettres, 2026, 374 p, 45 €.
Moyenâgeux, le Moyen Âge ? L’adjectif, dépréciatif, montre l’ampleur des préjugés attachés à la période médiévale. Aussi faut-il le redécouvrir sans cesse, par exemple au moyen de l’édition revue et augmentée de La Société féodale, ouvrage fondamental à cet égard. Cependant une flopée d’essais vient à point dans nos librairies pour dépoussiérer cette période bouleversée, pour en examiner des aspects jusque-là peu investigués, soit le versant féminin de l’humanité, en particulier au prisme des violences qui leur furent faites. Pire cependant, c’est au XIV° siècle que s’abattit une catastrophe imparable, celle de la peste noire, qui fit tant de victimes. Plus savoureux est le « hibou » dont l’une des « miettes » émaille les cours de l’austère théologien Thomas d’Aquin. Reste à savoir quel saut culturel a fait du Moyen Âge le tremplin de la Renaissance, en particulier en termes de politique et d’art…
Quoique plus que cinquantenaire, ce copieux volume de Marc Bloch (1886-1944) n’a rien perdu de sa pertinence. En effet, d’abord écrit à partir de 1933, puis publié en deux tomes en 1939 et 1940, en des temps pour le moins troublés, La Société féodale reste un indispensable monument, plus sûr que la présence des restes de son auteur au Panthéon, tant pour son œuvre de résistant que d’historien, tant l’opportunisme et la manœuvre politique guident aujourd’hui l’opération. Elle est après Les Rois thaumaturges et Les Caractères originaux de l’histoire rurale française un sommet d’érudition, néanmoins d’approche aisée, au moyen d’une écriture élégante.
La seigneurie et les systèmes agraires sont les piliers de cette entreprise historienne, qui concerne les fiefs, d’où vient le mot « féodal », soit une structure sociale, « un mode de possession des biens réels », au travers de la relation vassalique et de l’organisation seigneuriale.
À partir du VIII° siècle un faisceau d’invasions, Sarrasins, Hongrois, Normands, cerne l’Europe. Deux siècles plus tard, la situation se stabilisant – hors l’invasion musulmane au sud, dont les razzias esclavagistes et les pillages ne cessent de longtemps – une société chrétienne peut prospérer. Les conditions matérielles et économiques sont ici fondamentales. En ce sens, ce que Marc Bloch appelle « le second âge féodal » manifeste une « révolution économique ». La « mémoire collective » s’organise autour de l’historiographie et des épopées, tandis que les fondements du droit vont de celui coutumier à celui écrit. Ainsi, consacrée au « milieu », s’achève la première partie.
La seconde s’intéresse aux « liens d’homme à homme ». Lorsque priment les liens du sang, la « solidarité du lignage ». Mais aussi une structure dans laquelle l’on est assigné à la vassalité, voire au servage. Plus loin, le second tome s’intitule « Les classes et le gouvernement des hommes ». Ce qui laisse entendre que le gouvernement de Dieu n’est pas loin. Bien entendu, la noblesse s’honore d’une vocation guerrière, et la hiérarchie du pouvoir et du rang se trouve fort codifiée, ne serait-ce que par l’hérédité ; tandis que le code chevaleresque n’est pas sans idéalisation. Par ailleurs le clergé dispose d’un statut à part, formant à lui seul une « société ecclésiastique ». Restent, au plus bas de l’étagère sociale, bourgeois et vilains.
Parmi royautés et empires, ne manquent ni les problèmes dynastiques ni les violences et les guerres, malgré l’aspiration vers la paix. L’émergence des Capétiens est un fait marquant ; alors que « depuis le milieu du XII° siècle les sociétés européennes s’écartent définitivement du type féodal ». Pourtant le régime seigneurial lui survécut longtemps. Rien d’étonnant à ce que sa structure de commandement, voire la continuation du servage, son peu de liberté individuelle, deviennent insupportable au siècle des Lumières, et à la veille de la Révolution. Cette dernière, malgré ses impérities, sa Terreur, sa conséquence bonapartiste et impériale, doit être comprise dans le droit fil du « droit universellement reconnu au vassal d’abandonner le mauvais seigneur ».
En cette édition revue et augmentée de La Société féodale, rien ne manque : préface, bibliographie, index, fonds d’archive, extrait de la correspondance… Aux côtés des Rois thaumaturges[1], paru en 1924, l’exploration historique et sociétale en tant qu’étude des liens de dépendance et des classes sociales reste impressionnante. L’on sait que, novateur, il ne se limitait pas à user des documents écrits, mais également de la numismatique, de l’archéologie, de l’art, tentant en cela d’embrasser une Histoire totale, dans la perspective de l’Ecole des Annales.
Néanmoins les investigations de plus récents historiens viennent enrichir cette manne. Depuis l’ouvrage fondateur de Régine Pernoud, Les Femmes au temps des cathédrales[2]la recherche ne cesse de s’intéresser à cette indispensable moitié de l’humanité. En témoigne l’opus de Justine Audebrand, La Vie des femmes au Moyen Âge, du moins en ce qui la concerne, cette période qui précède les grandes cathédrales. Elle dépoussière l’image convenue de la femme médiévale pour montrer combien, au-delà de quelques figures archi-connues, comme Jeanne d’Arc ou Christine de Pizan, les dames singulières et influentes pullulent.
Se consacrant plus précisément aux six siècles qui suivent l’écroulement de l’empire romain, jusqu’au XI°, notre historienne aime à déployer autant un contexte que des personnalités. Car en cet âge pas si sombre, entre Mérovingiens et Carolingiens, l’on trouve bien des dames lettrées,
« Vierge convoitée, veuve contestée », la femme reste sous la tutelle masculine, quoique leur patrimoine et l’organisation du foyer ne leur soient guère enlevés. Grâce au Manuel de Dhuoda, conseils d’une mère carolingienne à son fils, l’on saura tout sur la procréation et les dangers de la maternité, sur l’amour maternel, les soins aux enfants et leur éducation.
Certes la tutelle des hommes sur les femmes est avérée, mais il y a bien un patrimoine au profit de ces dernières, « organisatrices des foyers ». Madame peut être perçue comme une « tisseuse de paix », mais aussi comme une « vengeresse ». Nous nous doutons qu’elle n’échappe pas au travail, domestique, « au four et au moulin », dans les ateliers textiles, quoique bien plus rarement elles fussent marchandes et médecins. Le cas d’une paysanne pauvre en Auvergne au X° siècle, éreintée de trvail, est à cet égard édifiant, alors que la gent féminine peut encore être serve, voire esclave.
Cependant peut-on considérer que l’entrée en religion puisse être un refuge ? Par dizaines, les monastères féminins éclosent, où, en dépit de la règle, les moniales bénéficient d’une réelle paix, de la possibilité d’écrire, d’être copistes, et d’une autorité significative si l’on est mère supérieure.
À l’autre extrémité du spectre social, s’élèvent des femmes en guerre ou de pouvoir. Mythe et réalité historique s’entremêlent si l’on évoque des femmes guerrières, une Viking au X° siècle, des gardiennes et défenseures de forteresse. Alors que des rois francs pouvaient être polygames, de « très glorieuses reines » s’affirment, à l’instar de Théodelinde, reine lombarde à la jonction des VI° et VII° siècles. Plus tard, l’on ne peut manquer Aliénor d’Aquitaine.
Hélas, bien des dames sont inévitablement victimes de violences domestiques de viols guerriers, d’époux uxoricides (l’on emploie aujourd’hui le terme féminicide), de femmes adultères vraies ou non, sans défenses par surcroit. Le tableau n’est pas rose, mais il n’est pas aussi sombre que nous aurions pu le penser avant la lecture utile de cet ouvrage de Justine Audebrand.
La féminisation de l’enseignement, en particulier universitaire, entraîne la multiplication de l’intérêt pour le statut des femmes au cours de l’Histoire. Si c’est une mode, c’est en l’occurrence une mode heureuse.
Bien moins heureuse cependant lors de ce Moyen Âge où l’association de plusieurs chercheuses italiennes dévoile les « violences faites aux femmes », pour reprendre le titre. Attendons-nous à un catalogue impressionnant, qui, s’il concerne surtout le bas Moyen Âge italien, devait s’étendre au-delà de ses frontières alpines.
L’on se doute qu’alors culture patriarcale et violences domestiques vont de pair. Elles sont corrigées, mises sous tutelle, punies, voire assassinées au nom de « l’honneur trahi ». Grâce à des suppliques adressées au Pape, l’on a une idée – certes partielle – des femmes « contraintes et forcées », en ou hors mariage. Ce sont également des « fractures de défenses sur des squelettes », découvertes lors de fouilles à San Miniato près de Pise, qui permettent aujourd’hui d’établir les natures et les degrés de violences exercées. Reste que dans le couple l’obéissance étant une vertu, la persuasion spirituelle n’est pas loin de la manipulation. Le droit statutaire pouvait autoriser à battre sa femme, jusqu’à la tuer, comme à Lucques, en cas d’adultère, y compris l’amant. Ne manquent ni les concubines séduites et abandonnées, ni les jeunes esclaves abusées…
En un chapitre abondant, le vocabulaire des injures contre les femmes pullule : « putain, chienne, courge, truie ». Cela dit, notre époque n’est pas indemne de ces qualificatifs dignes du lupanar et de la porcherie. Non sans oublier combien la gent féminine est une « victime collatérale » dans le conflit entre chrétiens et musulmans.
Loin de n’être qu’un réquisitoire à l’encontre des soudards moyenâgeux, cet essai réserve une part à des violences entre consœurs ou à de vigoureuses défenses contre des agresseurs. Il est aussi détaillé que possible, abondamment sourcé, au vue de découvertes archéologiques, de références judiciaires, iconographiques…
Un savoureux petit volume viendra détendre l’atmosphère. Y compris à l’occasion d’une discipline phare, soit la théologie qui est au cœur du Moyen Âge chrétien. Probablement le plus incontournable de ses maîtres est-il Thomas D’Aquin (1225-1274), plus tard sanctifié. Son œuvre canonique n’est pas pour rien une somme. Plusieurs milliers de pages constituent en effet sa Somme théologique. Fort sérieuse, sinon ardue, d’une logique imparable, elle était forcément l’objet de l’étude attentive des impétrants. Mais ses étudiants n’étaient pas forcément toujours les plus studieux, tant nous sommes tous humains ; aussi fallait-il parfois détendre l’atmosphère, rallumer l’attention.
François-Xavier Putallaz présente modestement le résultat de ses investigations comme les « miettes de Thomas d’Aquin », sous un titre inattendu : Le Hibou, le zodiaque et la petite vieille. Car des anecdotes, des petites fables, souvent animalières, détendent et animent le discours du maître. L’on y découvre en effet des « vaches volantes » et un « bœuf muet », un « loup », une « hirondelle ». Ainsi la vision nocturne du hibou est-elle la métaphore de la connaissance des choses spirituelles via la sagesse mystique. Les « vaches volantes » qui viendraient distraire la pensée sont une allusion à celui que l’on appelait « le bœuf muet », Thomas d’Aquin lui-même, fort corpulent, et cependant agile d’esprit. Au point qu’il puisse discerner « les loups déguisés en brebis », soit ces hypocrites qui trahissent la vocation. Reste le zodiaque et ses signes, qu’il faut consulter à l’occasion des effets des astres sur le monde matériel, mais se garder du dévoiement des horoscopes. Ce en quoi notre philosophe chrétien reste rationnel. Reste qu’une « petite vieille », si menue soit-elle, en sait devant Dieu autant que les doctes. Celle-ci est bien l’image de l’humilité.
Cet hibou argumentatif n’est en effet pas qu’animalier. Si les bains sont soupçonnés de chasser la tristesse, qui est une des « onze passions de l’âme », mieux vaut la contemplation de la vérité. Alors qu’en cherchant à « trouver l’espoir au fond d’un verre », plus sûrement l’on y plongera dans l’ivrognerie. Au contraire de Tertullien, Thomas d’Aquin se montre indulgent à l’égard de la « parure des femmes » ; et plus encore en faveur du rire, car causer la joie n’a rien de répréhensible. Quant à la moquerie, elle n’est « péché de langue » que si elle est outrage et diffamation.
Au travers de ces apologues miniatures, la pensée aquinienne se déploie finement et largement, jusqu’à la contemplation de Dieu ; cela va sans dire…
Entre 1347 et 1352, la peste noire fut la « plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité » affirme l’historien Patrick Boucheron. Certes un peu plus de la moitié de la population européenne fut alors éradiquée, mais ce serait oublier cette même infection par Yercinia pestis qui au temps de Justinien, soit au VI° siècle, réduisit par exemple Rome – qui comptait un million d’habitants – à une population de 20 000 malheureux. Quid également de l’Amérique espagnole dont l’effondrement de ses natifs avoisina les 90 % ? Sans compter bien des tragédies, cette fois d’origine humaines et non naturelles, comme le communisme, comptable de 120 millions de morts parmi le monde…
Il n’en reste pas moins que cette peste, débarquant à Marseille, serait venue des fins fonds de la Mongolie, en passant par Constantinople. Bien entendu, l’époque y vit un châtiment divin, arguant des péchés continuels de l’humaine nature.
La vocation de ce livre sobrement intitulé Peste noire est-elle de « conjurer la peur », pour reprendre un précédent titre de Patrick Boucheron[3] ? Nous gardons en effet en mémoire l’épidémie de Covid, quoique bien plus bénigne. Celui qui dirigea l’Histoire mondiale de la France[4] n’est pas à l’abri d’un opportunisme de plus, alors qu’il y flattait l’immigration inhérente à l’Histoire nationale et l’islam.
Embrassant la biologie, l’épidémiologie, la paléogénomique, la démographie, l’économie, l’archéologie, la génétique (…) cet ouvrage copieux ne permet pas que le modeste critique puisse en vérifier toutes des données scientifiques, d’autant qu’une bibliographie gargantuesque laisse à penser que son auteur est un ogre de connaissance ; ou un professionnel du survol… Reste qu’il a le mérite, non seulement de rappeler notre fragilité face aux catastrophes naturelles, mais aussi de mettre en lumière une énorme faille historique et civilisationnelle, qui, sait-on, a peut-être retardé l’éclosion de la Renaissance.
Quand commence la Renaissance ? En 1453, à l’occasion de la chute Constantinople sous les coups de l’islam ; en 1492, lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique ? Ces dates sont bien entendus arbitraires, tant la Renaissance est la conséquence d’un processus continu, depuis l’humanisme de Pétrarque au XIV° siècle. La Florence du XV° est à cet égard essentielle. L’art, de par la perspective et le modelé des coprs, y fleurit comme nulle part ailleurs. Mais à cette priorité de l’esthétique, Jacques Bouineau ajoute l’émancipation du droit, entre individualisme et universalisme, dans son bel essai Le Regard du droit. La politique et l’art à la Renaissance.
Autour de Florence, où semble éclore « l’homme total », toute l’Europe de l’ouest voit croître, entre pouvoir religieux et pouvoir politique, l’essor d’une sensibilité humaine qui redéfinit l’individu, ce jusqu’à Montaigne et La Boétie. Au-delà de la « persona », Jacques Bouineau nomme « egomet » l’homme augmenté par l’art et la philosophie en tant qu’il est harmonie. Il en eut l’intuition devant une Nativité du musée du Louvre. En conformité avec Alberti, l’historia représentée par le peintre est « animée par une émotion née de la sympathie ». Ainsi la vérité du monde est perceptible par la beauté, selon une conception néoplatonicienne, conjointement avec un jaillissement de la sensibilité. Autrement dit, « la Renaissance ne fait donc rien d’autre que mettre des images sur ce qu’il y a de divin dans l’homme (…) elle réunifie le microcosme humain devenu egomet et le macrocosme perceptible de la philosophie néoplatonicienne et le truchement de la beauté ». La congruence de l’imagerie sacrée chrétienne et celle issue de l’Antiquité gréco-romaine permet une inédite civilisation esthétique. Or « l’art est un truchement. Décrypté par un juriste, il exprime ainsi un fait de société ». C’est en ce sens que Jacques Bouineau déplie sa réflexion. Passant par le prisme de l’œuvre d’art, peut-être peut-on considérer le législateur comme un artiste…
Par ailleurs, la Renaissance a lieu « au moment où se fortifie la notion d’Etat et où se bâtissent peu à peu ses institutions », ce malgré une période notoirement violente. Et une fois les portes du Concile de Trente refermées, en 1563, le conformisme doit s’installer. À moins qu’une dissidence voie le jour, sous la forme d’une contre-religion, soit l’athéisme, d’un antimonarchisme et du libertinage en ce qui concerne les domaines politiques et sociaux. En 1610, pour notre essayiste, la mort du Caravage « hurle jusqu’à la mort l’impossibilité où se trouve désormais le monde de vivre par l’egomet ». De cette façon l’examen de la production de l’artiste permet de lire le monde politique qui l’entoure, en particulier au travers des représentations de l’architecture et des figures du pouvoir.
Peu d’ouvrages associent ainsi la floraison artistique renaissante – qu’il s’agisse surtout de peinture, mais aussi d’architecture, des Lettres, du dessin, de la musique – avec une maturité politique en devenir. Notons, en ce bel éclectisme, par exemple : une des voies qui conduisent à l’affirmation de l’ego (…) avait commencé avec la Divine Comédie de Dante, rédigée entre 1304 et 1320, et dans les accents de l’Ars nova, cette musique nouvelle qui résonne de rythmes religieux et profanes, au grand scandale de la papauté ». Si cet essai peut paraître un soupçon ardu, il a me mérite de son ambition historienne et esthétique. Il est de surcroit judicieusement orné de nombre de reproductions de tableaux, malgré leur exigüité, que l’on pardonnera volontiers.
Il faut plus d’un millénaire pour embrasser le Moyen Âge et la Renaissance. Depuis le règne de la théologie jusqu’au surgissement de l’individu artiste de sa propre vie, voici un chemin crucial de l’humanité. Pour reprendre Jacques Bouineau, « on passe d’un monde terrestre pensé comme une création divine, mais soumis à l’emprise de Satan, à la conviction d’une nature harmonieuse appelant à la vénusté ». Et n’allons pas croire que ce chemin ne soit que masculin. S’il en était besoin, l’Autoportrait à l’épinette peint par Sofonisba Anguissola (1532-1625), en serait, quoiqu’encore assez rare, la preuve troublante, tant le regard qu’elle porte sur le spectateur nous atteint, tant elle interroge son et notre identité.
Nos libertés disparaissent rarement en un jour. Elles reculent par degrés : une loi supplémentaire, une parole surveillée, un blasphème redevenu impossible, un livre écarté, un mot soupçonné avant même d’être prononcé. Chacune de ces capitulations paraît raisonnable lorsqu’on l’isole ; réunies, elles dessinent les contours d’une servitude nouvelle.
Thierry Guinhut retrace la mécanique de ce rétrécissement. Quatre forces, différentes par leur nature mais convergentes dans leurs effets, minent aujourd’hui les fondements de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de la liberté d’entreprendre : l’étatisme et sa surréglementation asphyxiante ; l’islamisme et le retour d’une logique du blasphème au cœur de l’espace public ; l’écologisme radical, lorsqu’il sanctifie l’interdit sous couvert d’urgence planétaire ; le wokisme, lorsqu’il transforme le langage en champ de mines moral.
De Milton à Hayek, de Voltaire à Tocqueville, de Bastiat à Popper, l’auteur convoque les grands défenseurs de la liberté comme des armes intellectuelles. Fruit de quinze années de réflexion, Requiem pour nos libertés est un essai de combat, d’alerte et de résistance libérale.
Car la liberté ne meurt pas seulement lorsqu’on nous interdit de parler. Elle meurt aussi lorsque nous ne savons même plus ce que nous avons appris à taire
I Les plaies illibérales de notre temps
II Requiem pour la liberté d’expression
III Passions pour l’autodafé : livres et bibliothèque incendiés
IV Éloge du blasphème et, in fine de la tolérance
V Peut-on rire de tout ?
VI Statues de l’Histoire et mémoire : pour l’annulation de la Cancel culture
VII Pourquoi nous ne sommes pas religieux
VIII Déséducation idéologique versus éducation libérale
IX Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique
X L’orwellisation sociétale
XI Serions-nous plus libres sans l’État ? Et sans l’Europe ?
XII Vers le paradis fiscal français ?
XIII De l’humiliation électorale
XIV Monstrum œcologicum et obscurantisme vert
XV Éloge des péchés capitaux du capitalisme et des penseurs libéraux
XVI Les obsolètes au risque de l’intelligence artificielle
XVII Conclusion : Sécurité et libertés
Quelques extraits choisis
Un préalable indispensable à notre culture libérale fut écrit en 1644 par Milton : l’Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. Le philosophe sait que les livres sont « aussi vifs, aussi puissamment féconds que les dents du Dragon de la fable : avec un champ ainsi tout ensemencé peut-être en jailliront des guerriers en armes. Toutefois réfléchissons aussi que si l’on opère sans circonspection, autant, presque, tuer un Homme que tuer un bon livre ». Ce père du libéralisme politique et précurseur des Lumières réclamait à l’acmé de son essai : « Par-dessus toutes autres libertés, donnez-moi celle de connaître, de m’exprimer, de discuter librement selon ma conscience[1] ». Phrase que reprendront à leur manière les grands classiques du libéralisme, de Voltaire à Tocqueville, en passant par Benjamin Constant, qui défendit les droits individuels : « Tous les Français possèdent des droits individuels, indépendants de toute autorité politique. Ces droits sont la liberté personnelle, les jugements par jurés, la liberté religieuse, la liberté d’industrie, l’inviolabilité de la propriété, la liberté de la presse[2] ».
En ce sens, la censure viole le droit naturel à la liberté d’expression. Si cette dernière s’arrête ou commence l’injonction publique à la violence et au meurtre, elle s’étend de la Déclaration universelle des droits de l’homme au premier amendement à la Constitution américaine. Rappelons à cet effet la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté d’expression, qui régit l’imprimerie, la librairie, la presse, et stipule dans son article premier que « la librairie et l’imprimerie sont libres. » En d’autres termes la liberté d’expression va jusqu’à englober celle de dire le faux, le scandaleux, l’inacceptable… Celui qui accepte d’entendre les erreurs, les offenses et les billevesées de l’autre, permet que l’autre accepte la liberté d’émettre ce que l’un pense être, peut-être à tort, judicieux.
La seule justification de la censure ne se trouve-t-elle pas dans la loi lorsqu’elle pénalise la diffamation ainsi que l’incitation à la violence et au meurtre ? Comme lorsque des rappeurs (NTM ou Jo le Phéno) furent poursuivis par la Justice, voire condamnés pour avoir appelé en leurs chansons à tuer des flics. De plus, l’article 421-2-5 du Code pénal dispose que « le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende ». Hélas, alors qu’une apologie ne soit pas en soi un acte criminel, il faut craindre que les tribunaux des banlieues chariaisées soient aussitôt encombrés et pris d’assaut. L’infraction pénale caractérisée par « l’association criminelle en relation avec une entreprise terroriste » est assez floue pour inculper celui qui n’est que susceptible d’agir sans avoir agi, quoiqu’il soit nécessaire de prévenir plutôt que de guérir l’inguérissable.
Quant aux « contenus islamophobes » qui devraient être « signalés » au gouvernement, faut-il en déduire que toute critique argumentée, fondée sur les textes du Coran et autres faits historiques, doive être soumise à la censure d’État ? Non seulement la liberté de la presse et du net serait alors bafoué, mais il s’agit là d’un déni d’intelligence ! Saurons-nous séparer les réelles incitations à la violence de la critique raisonnée ? Est-ce par ailleurs trop demander que d’enjoindre l’Islam à se réformer, d’abandonner ses versets et commandements mortifères et sexistes, comme l’ont fait les Chrétiens et les Juifs au sujet des bien plus rares occurrences que l’on trouve au détour du Deutéronome et du Lévitique ? Pendant ce temps la jeune Mila qui posta sur quelque réseau social une vulgaire insulte contre le Prophète, se voit menacée chaque instant de viol et d’assassinat, alors que ni l’Éducation Nationale, ni l’État ne garantissent sa sécurité…
[1] John Milton, Areopagitica ou liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, traduit de l’anglais par O. Lutaud, Aubier, 1956, pp. 127, 211.
[2] Benjamin Constant, « Esquisse de constitution », Cours de politique constitutionnelle, Pierre Plancher, 1820, p. 144.
Photographie : T. Guinhut.
C’est avec les romans de San Antonio, ces saines et saintes parodies du genre policier, qu’il fait bon de rire de tout : des polices du KGB soviétique, des statues de Lénine, du drapeau français et franchouillard, des langues trop pendues menacées par le sabre et le turban… Certes, il n’est pas allé, comme un humoriste dont la vulgarité a bavé sa traînée putride, jusqu’à rire des camps de concentration, de ses Juifs étiques et finalement gazés. Une limite qu’il faut ou ne faut pas franchir ? Peut-on rire de tout ? Du bonheur de rire et du malheur de pleurer, d’Aristote et de Dieu, du rire cathartique et mimétique, d’Hannah Arendt à Jérusalem et des tartes à la crème chaplinesques, des pets de Bérurier et des pyjamas d’Auschwitz, du rire tolérable ou punissable, de Baudelaire et des contrepets, de la censure et de la liberté d’expression…
Dieu ne rit pas. En effet, remarque Charles Baudelaire, « le Sage par excellence, le Verbe Incarné, n’a jamais ri[1] ». Cependant celui de La Bible, dans la Genèse, est capable de demander : « Pourquoi ce rire de Sarah ? Abraham était centenaire à la naissance de son fils Isaac. Sarah dit : — Dieu m’a fait rire ! Je ferai rire qui l’apprendra. Elle dit aussi : — Qui aurait prédit à Abraham que Sarah allaiterait des fils ? J’ai pourtant donné un fils à ses vieux jours ! [2]» D’où la signification d’Isaac en hébreu : « Il rit ». De là à imaginer que Dieu puisse rire de lui-même et laisser les rieurs se railler de lui, il n’y a qu’un pas. Quand le Talmud peut savoir rire, à l’occasion des raisonnements insolites, voire de la risible érudition, les Juifs sont traditionnellement des humoristes impénitents, jusqu’à l’autodérision. Quand du Christ aux chrétiens, si l’on reste sérieux, l’on ne condamne pas le rire. Bouddha, lui, porte plus sereinement le sourire, sans compter l’humour plus franc quand le koan zen sait rire et faire rire.
En revanche, Allah prend le rire en horreur. Car Mahomet, ayant souffert de railleries diverses, dénie tout sens de l’humour, condamne explicitement le rire, et, cela va sans dire, le châtie : « Vous les avez pris pour objets de vos railleries, au point qu’ils vous ont permis d’oublier mes avertissements. Ils étaient l’objet de vos rires moqueurs » ; « Les criminels se moquaient des croyants. Quand ils passaient auprès d’eux, ils se faisaient avec les yeux des signes ironiques. De retour dans leurs maisons, ils les prenaient pour l’objet de leurs rires[3] ».
Les fidèles, et pire les fanatiques, de Dieu n’aiment ni n’imaginent que Dieu puisse rire. Alors que ces religions se rient de nous en nous liant dans des commandements parfois judicieux, souvent liberticides, en particulier dans le cas de l’Islam. Le Dieu sévère des intégristes médiévaux ne supporte pas la rigolade, il lance des « anathèmes contre le rire », au point que son thuriféraire, Jorge, le bibliothécaire, dans Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, cache, empoisonne et brûle le deuxième livre de La Poétique d’Aristote, sur la comédie et le rire, aujourd’hui perdu, s’il n’a jamais existé. La « force positive » et « cognitive » du rire selon ce dernier, « atteint l’effet de ridicule en montrant, chez les hommes communs, les défauts et les vices ». Pourtant, Jorge voit dans le rire « une pollution diurne qui décharge les humeurs » ; il « libère le vilain de la peur du diable […] Quand il rit, tandis que le vin gargouille dans sa gorge, le vilain se sent le maître, car il renversé les rapports de domination ». Paraphrasant par avance tous nos censeurs des amuseurs, il commande : « Si le rire est le plaisir de la plèbe, que la licence de la plèbe soit tenue en bride et humiliée, et sévèrement menacée[4] ». Ainsi Jorge condamne-t-il l’existence du rire, d’essence satanique, car rire de tout serait rire de Dieu….
Si selon Aristote, dans Les Politiques, « l’homme est un animal politique », il est le seul animal qui sache rire, car, disait Rabelais, dans son « Avis au lecteur » de Gargantua, « le rire est le propre de l’homme ». Bergson ajoutant qu’il « n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain[5] », le rire est une liberté naturelle et politique inaliénable. Car rire, même si cela fait mal aux sérieux et tristes sires qui se drapent dans la vérité inattaquable de leur religion, de leur idéologie
[1]Charles Baudelaire, « De l’essence du rire », Œuvres, Pléiade, Gallimard, T II, p. 527.
[3]Coran, XXIII « les Croyants », 111 ; LXXXIII « la Fausse mesure », 29-31.
[4]Umberto Eco, Le Nom de la rose, Bernard Grasset, 1982, pp. 477-479-481.
[5] Henri Bergson, Le Rire, France Loisirs, 1990, p. 24.
Le pire étant peut-être, au cœur de l’écologisme, cette « résurgence du spiritisme et de l’animisme », prétendant inscrire au centre des constitutions des États le crime — souvent prétendu — d’écocide, préparant ainsi un totalitarisme planétaire au nom de l’esprit des forêts, qui par ailleurs se portent de mieux en mieux lorsque science et économie permettent d’assurer la survie humaine sans avoir besoin de défricher et de brûler à tout va. Sans compter que les écologistes, antihumanistes, étant anti-voitures, contreviennent aux recherches qui les rendront moins gourmandes en énergies, mais aussi à l’indépendance et à l’individualisme. Visant à asservir le capitalisme à l’écologie, ce sont bien des collectivistes qui ont vêtu leur communisme d’une cape de mage vert.
Un nouveau lyssenkisme est à l’œuvre. Cette politique agricole fut formulée en l’Union soviétique par Trofim Denissovitch Lyssenko et ses affidés à la fin des années 1920, puis appliquée au cours des années 1930. Technicien agricole, il se pique d’une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qui devient en 1948, sous l’égide de Staline lui-même, la théorie officielle exclusive, évidemment opposée à une « science bourgeoise », jusqu’en 1964. Une fois reconnus dégâts et pénuries causés par une telle affabulation, l’on revint à la raison, si tant est que ce dernier mot eût un sens en Union soviétique. Or il n’est pas insensé de qualifier l’urgence climatique, le réchauffement d’origine anthropique, les taxes carbones, les éoliennes et à peu de choses près tout l’appareil de l’écologisme, comme un nouveau lyssenkisme, cependant plus grave que le précédent car largement international…
Hélas la puissance idéologique, l’endoctrinement subi par les élèves de l’Éducation nationale, la persuasion par la peur, l’apparence scientifique du discours et de la planification écologistes, le militantisme médiatique, gouvernent de fait à la place des citoyens, exercent une réelle et sournoise dictature, aux dépens des libertés et des avancées réellement scientifiques. La volonté de puissance des activistes forcenés et des politiques aussi incultes que démagogiques, associée au suivisme d’une part du public, risque de faire long feu. Il est à craindre que même le mur des réalités ne les arrête, tant la libido dominandi les encourage, tant le besoin de croire une pensée manichéenne et de s’enrégimenter taraude nos concitoyens. À moins que le château de cartes vert ne s’écroule et que la raison, pragmatique, capitaliste et créatrice, reprenne le dessus.
Photographie : T. Guinhut.
XVII
En guise de conclusion :
Sécurité et libertés
Se débarrasser des tyrannies étatiques, qu’elles soient issues du vote démocratique, du système grégaire des partis, des stratégies de l’envie, des résolutions constructivistes, entre régulations et surveillances, n’est pas tout. Il faut vivre en sécurité pour être libre, de ses pas, de sa féminité, de ses loisirs, de son économie et d’art. Or nombre de pays et a fortiori la France sombrent à la fois dans les tréfonds de la mexicanisation et du Dar el Darb. Soit d’une part la prolifération du narcotrafic et de la criminalité afférente, y compris féminicide, et d’autre part la conquête islamique ; car au contraire du Dar al Salam — ce territoire où l’islam assure son oppressive paix — le Dar al Darb — où celui-ci mène sa guerre d’éradication et de conversion — dévore l’Occident, en brûlant et vandalisant élises, synagogues et bibliothèques, en égorgeant et violant nos citoyens.
Sans céder à la gloriole vaniteuse du « yaqua fautqu’on », regardons comment d’autres ont réussi là où l’hexagone échoue. La Suisse, qui outre son score considérable en termes de libertés économiques et son Produit Intérieur Brut par habitant au double de la France, offre une sécurité enviable. Le Salvador qui, en quatre ans, a éradiqué le narcotrafic et sa criminalité en construisant et remplissant des prisons et en se gardant de tout laxisme. Le Japon qui ne laisse pas entrer l’islam sur son archipel… Notons à cet égard que la remigration des délinquants et criminels étrangers qui plombent nos prisons et nos rues, que l’expulsion des activistes et prêcheurs islamistes, fussent-ils de nationalité française, vers des contrées sableuses, serait hautement salutaire.
Mais toutes ces mesures, ne nous en cachons pas, se heurteraient au chantage au fascisme de la part des ignorants du sens réel de ce mot et le pratiquent cependant avec ardeur, aux cris d’orfraie des politiques, syndicats et fonctionnaires superfétatoires et nuisibles, de ceux qui usent de la politique de l’autruche en vantant un fictionnel vivre ensemble. Rétablir la démocratie libérale aussi bien du point de vue économique que de la liberté d’expression et d’action ne serait pas de tout repos ; cependant urgent et vital.
Depuis Machiavel et a fortiori Hobbes, l’on présuppose que l’État moderne, reposant sur un contrat social validé par le libre consentement des individus, favorise les droits fondamentaux, au premier chef la sécurité. Nous réclamons d’être efficacement protégés par le droit positif, avec l’appui de la force publique. Moins parfait qu’un illusoire et menteur règne de Dieu, l’État peut-être à même de préserver l’humanité des abominations délictueuses et criminelles. Toutefois, si nous devons exiger une paisible sécurité, gardons-nous de la perversion de l’État sécuritaire qui risquerait d’abuser de son droit à décider de l’État d’exception, frôlant dangereusement l’État totalitaire. Car l’État garant, constitutionnel, contractuel et surtout régalien, minimal, n’est pas le Léviathan exigé par Hobbes face à une société qu’il décrit comme un cauchemardesque chaos. Plutôt qu’un lugubre Requiem pour les libertés, nous aimerions entonner un serein et strictement laïc salvator mundi, quoique sans user du mythe de l’homme providentiel, de façon à contrer un effondrement civilisationnel, à promouvoir et voir œuvrer un réel courage civique, un libre esprit critique…
L’espace était démesuré. Comme l’intérieur d’un clocher de cathédrale, ou le patio d’un palais princier, ou encore le large cloître au souffle ascensionnel ; probablement Renaissance. Avec six étages d’arcades où fusaient des colonnes de pierre blonde. Bien plus haut, une géométrie complexe de poutres de bois clair laissait entrevoir une verrière solaire. Dans ce carré aux six larges arcades, je me sentais comme au centre – et cependant au plus bas – d’une Babel intérieure. Autour de mon instrument, seules les galeries claustrales étaient occupées par de discrètes conversations feutrées grâce à l’acoustique particulière, donc inaudibles, auprès de petites tables et de goûters que la pénombre masquait. Dans la vaste piscine sonore où j’œuvrais, une pléiade de fauteuils et de canapés aux couleurs pourpres étaient réservés aux seuls auditeurs de ma performance, quoiqu’ils fussent singulièrement parcimonieux, à vrai dire aux abonnés absents. Ainsi, au sein d’une acoustique onirique, seul mon clavecin pouvait résonner. Seule la musique de l’art, hors de tous les bruits du monde, de toutes les guerres, de tous les crimes et délinquances, seule la musique de l’art…
De manière somnambulique, j’avais traversé les rues et les avenues pour arriver enfin en ce havre de paix musicale, non sans ressentir un certain malaise, alors que nombre de silhouettes gantés de noir de la tête aux pieds rasaient les murs, sourdement menaçantes. Etait-ce la chaleur pré-estivale ? Etait-ce un nerf de paranoïa suraiguisé ? Etait-ce mon inadaptation à un monde dont je ne voulais connaître les tenants et les aboutissants ? Etait-ce une forme maligne d’agoraphobie, de misanthropie ? N’y pensons plus, me dis-je, retrouvant sous la pulpe de mes doigts les rassurantes sensations d’un clavier plus animé que jamais…
En cet insolite salon de concert, je bénéficiais sous mes doigts de la parfaite copie d’un Ruckers de 1624. Je préludai prudemment avec L’Art de toucher le clavecin de mon ami François Couperin.
La fantaisie d’un esthète, qui possédait une chaîne d’hôtels de luxe, et au moyen de l’accointance de l’un de mes professeurs du Conservatoire, me permettait d’être généreusement rémunéré pour quelques heures d’interprétation lors de chaque week-end. Ce qui portait providentiellement secours à mes finances périlleuses.
À quoi servais-je, sinon agiter vainement les ondes du vide, alors qu’aucun amateur de mes modeste talents ne venait montrer son intérêt ? Seul, de loin en loin, Monsieur Charles Heidsik glissait ses mocassins sur le tapis bleuté, semblant délecter son oreille, se contentant de me jeter un regard d’approbation. Voilà un homme dont le laconisme proverbial, voire glacial était racheté par son humble écoute. Qu’importe, je me plongeai dans les prodiges tour à tour scintillants et grave du fabuleux instrument qui m’était confié.
Dès lors que mes doigts étaient chauds et déliés, je tentai le premier livre du Clavier bien tempéré. Les cordes grondaient et scintillaient sous l’emprise des becs échevelés. La sonorité chaleureuse résonnait, se déroulait et s’élevait à l’exact équivalent de mon désir, en cet espace grandiose et cependant indulgent, comme s’il faisait chanter le temps de la pierre et de l’architecture. Qui, hors les photons de la voûte céleste au-delà de la verrière d’altitude, aurait le privilège d’entendre monter une telle gerbe de notes, dont mon doigté aimait à sculpter et caresser la transcendance ?
Mon extase et mon autarcie étaient telles que je n’avais ni vu ni entendu ma discrète auditrice. Monsieur Charles Heidsik apportait lui-même un plateau, une théière couleur jade, une tasse d’égale nuance, quelques douceurs indiscernables. Insigne distinction sans doute à l’égard de la dame. N’ayant pas le moins du monde besoin de consulter mes partitions, je pouvais à la dérobée, sachant que je siégeais dans une ombre relative, l’observer, néanmoins avec la prudence requise. Entièrement vêtue de noir, des escarpins au chapeau démesuré, en passant par la robe longue, ainsi qu’il serait de mise d’arborer en soirée. Curieusement, le chapeau palpitait à peine, comme l’aile d’un papillon de nuit au repos qui la dissimulait presqu’entièrement. Je ne distinguai le prune violacé de ses lèvres qu’à l’occasion d’une gorgée de thé, ce à la faveur de la tasse délicatement manipulée par une main effilée. Elle avait visiblement entre seize et quatre-vingts quatre ans me dis-je, riant intérieurement de mon incompétente perspicacité. Telle qu’elle restait immobile, sculpturale comme un Tanagra, je ne pouvais déduire si elle appréciait ou dépréciait mon interprétation. Peut-être n’était-elle qu’à l’écart du monde, ou se laissait-t-elle sombrer dans le nirvana de la disparition intérieure…
Mes maîtres spirituels étaient Johann-Sébastian Bach et Philip Glass. Etant bien entendu que j’aspirais à devenir mon seul et unique maître, si présomptueux que cela puisse paraître. Et puisqu’ici j’avais toute liberté programmatique, je résolus de jouer enfin mes propres Préludes pour la Voie lactée. Planants, cosmiques, mystérieux, à peine une fluctuation tonale, qui avaient suscité l’étonnement, l’agacement, la réprobation de mes collègues et maîtres ; hors la complicité surprise du peu disert David Androven qui m’avait permis d’ici officier. La dame en noir allait-elle fuir ?
Pas le moins du monde. Peut-être n’était-ce pour elle qu’un bruit de fond solipsiste. Probablement ses pensées, ou le vidage en complétion de son esprit, était loin de porter attention à mes peccadilles. Etait-elle veuve ? Avait-elle perdu un enfant, une sœur, une amie ? Autrement dit, était-elle une allégorie de la Mort ? Il est vrai que s’habiller en noir n’avait plus guère le sens funeste et cérémoniel qui lui était attribué jadis. Cette couleur était de longtemps un gage d’élégance. Et mon auditrice – si son tympan ouvrait sa sensibilité à mon audacieux opus aux bavardes vingt-quatre minutes – ne paraissait en rien devoir modifier son impavide attitude.
Dans le silence des résonances, je contemplais l’ivoire et l’ébène du double clavier, les caressant sans imprimer le moindre mouvement aux touches, comme si j’attendais intensément l’inspiration de mon opus deux. Soudain, une agile main aux ongles prune glissa, entre les miennes encore alanguies sur le clavier, une carte, alors que dans un frôlement de tissu noir la dame s’évanouissait en direction de l’esplanade intérieure de l’hôtel, dont les suites, que je ne rêvais même pas de visiter, étaient, dit-on d’un luxe inouï.
« Clara Meyerberg. Juriste ». Le laconisme de la formulation laissait paradoxalement entendre le rare prestige de cette intelligence ; à moins que j’aime à fantasmer. Rien d’autre qu’une adresse courriel à laquelle je n’oserais recourir. Et sur l’envers, un seul mot qu’une plume or avait sans doute calligraphié : « Merci ».
Je quittai mon salon de concert, un rien abasourdi, pour rejoindre chez mes parents encore, où mon vieux était veuf, mon grenier encombré d’instruments d’occasion, piano droit, basson, violoncelle, xylophone et clavecin aux peintures écaillées, quoique les sonorités aient pu bénéficier d’une soigneuse restauration.
Parador de Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
II
L’Invitation
Le samedi après-midi suivant, sous la hauteur de souffle de l’espace, je retrouvai mon clavecin préféré, dont les claviers attendaient avec impatience la pulpe de mes émotions digitales. Mon auditrice était déjà là. Même robe noire, à moins que de distinguer un rien de plus souple ; même chapeau, quoiqu’un mince ruban rouge l’ornait, que je n’avais pas remarqué la semaine précédente ; à moins qu’il soit avec intention nouveau… Toujours cependant, l’aile souple de ce satané chapeau planait en dissimulant la plus grande partie du visage indéchiffrable, hors ses lèvres, cerise cette fois.
Intentionnellement, Les Barricades mystérieuses de François Couperin furent mon introduction. Après un silence étudié, ce furent un florilège des pièces plus austères et méditatives de Jan Pieterszoon Sweelinck. Je perdais, en interprétant scrupuleusement ces pensées contrapuntiques, la notion du temps, qu’il soit des horloges ou bien des planètes, et même celle de la présence de mon obscure auditrice. Néanmoins, pouvait-on imaginer de concevoir une musique sans auditeur ? De façon à poursuivre avec une œuvre plus chaleureuse, plus brillante, mes préférées parmi les Variations Godlberg furent offertes. Je ne résistai pas enfin à réitérer mes propres Préludes pour la Voie lactée… Comme ivre, les mains suspendues, je laissais de minces échos scintiller en s’évaporant parmi les arcades.
Une silhouette était suspendue au côté de mon instrument. C’était Monsieur Charles Heidsik :
- Si vous voulez bien vous rendre à la table de Madame votre admiratrice. Vous y êtes attendu.
- Asseyez-vous, jeune homme. Vous vous appelez Aymeric Châteaurenaud, vous avez vingt-quatre ans, diplômé du Conservatoire, professeur assistant et concertiste méconnu. Vous vivez chez votre père, êtes célibataire, sans autre liaison connue qu’une éphémère donzelle qui vous a lâché pour épouser un boursicoteur un brin fameux. Vous êtes une personnalité en devenir.
Interloqué, je ne sus d’abord que répondre.
- Vous avez mené tant d’investigations, Madame. Pourquoi ?
- J’aime savoir à qui j’ai affaire.
- En échange, si je puis me permettre, je ne sais rien de vous, sauf, grâce à votre carte, vos nom et prénom. Et votre mystère.
Lentement, elle déplia le rebord de son chapeau, puis le jeta sur le canapé adjacent :
- Madame a dix ans de plus que vous. Consultante en finances internationales, optimisation fiscale et fonds d’investissement. Veuve et heureuse de l’être. Ni enfants ni amant. La musique – donc la vôtre – en tiennent lieu.
- Vous me voyez aussi abasourdi que désemparé. Néanmoins enchanté.
Son visage était surprenant. Aux traits réguliers s’ajoutait une hauteur plastique dont la noblesse me laissait stupéfait ; sans compter l’aura des chefs-d’œuvre de l’humaine nature. Plus encore, si possible, je fus frappé par l’hétérochromie de son regard : un œil azur, l’autre jade.
- Jouez-vous d’un instrument ? Et lequel ?
- Pas le moins du monde. Hors le Steinway de mon grand-père que je ne sais que tapoter, je suis plus exactement une mélomane, et fort habituée des concerts et des opéras.
- Comment en êtes-vous venue à m’écouter ?
- Il est vrai que jusque-là j’ignorais tout du clavecin. Que je rangeais au rayon des désuétudes. Rien qui vaille pour moi la beauté du piano romantique et du bel canto. C’est Charles Heidsick, par ailleurs l’un de mes clients, qui m’a auprès de vous convié. Et, en effet, à ma grande surprise, me voilà impressionnée par l’instrument, votre jeu, les émotions que je ne pensais pas voir déployer un clavecin. J’ai reconnu Bach à plusieurs reprises ; mais les autres ?
- Couperin et Sweelinck.
- Et le plus étrange, que chaque fois vous avez joué à la fin ?
- Euh… J’avoue que je me suis laissé emporter. C’est un peu présomptueux. Il s’agit de ma propre composition, que j’ai intitulée Préludes pour la Voie lactée.
- Je n’imaginais pas qu’une telle musique soit possible. Vous m’avez emmenée loin du monde. Je ne crois en aucune métaphysique, mais en cet art métaphysique, il y a une évidence.
- Vous être trop indulgente.
- Jouez-vous et composez-vous pour d’autres instruments ? Avez-vous des projets, insolites, ambitieux ?
- Je ne sais pas si cela sera convaincant, mais il peut m’arriver d’interpréter au piano la Wandererfantasie de Schubert, la Sonate au clair de lune de Beethoven ou le Jardin sous la pluie de Debussy. Quant au violoncelle, je peux, maladroitement, lui asséner quelques Suites de Bach ou de Britten. C’est tout. J’aimerai composer un dialogue violoncelle et piano, mais cela reste pour l’instant velléitaire. J’ai encore des mondes à explorer pour le clavecin ; cela au moins est certain. Et si j’étais fou, ce serait un opéra, sur un sujet emprunté à la tragédie grecque…
- C’est une belle folie. Mais n’êtes-vous pas totalement hors monde ? Je veux dire : le monde contemporain qui nous entoure… Par exemple, je suppose que, comme moi vous être entré ici par les avenues nobles des Grands Magasins, encore préservés. En revanche ne vous avisez de vous faufiler par le sud, plus exactement le quartier juif, qui n’a plus rien de juif d’ailleurs, infesté de junkies, de narcotrafiquants, de populations exogènes, coraniques et consanguines, pour rester dans l’euphémisme.
- Je ne veux pas avoir conscience de tout cela. Seul mon art doit compter. Et ceux pour qui la beauté compte effrontément.
- Sans doute avez-vous raison. Mais le crime n’est pas un des beaux-arts. Croyez-vous qu’il soit possible de vivre affranchi de notre temps ?
- J’aimerai que cela soit le cas. Je vis dans une bulle d’harmonie totalement étanche au monde, parfois hélas ébréchée. La seule fois où j’ai enfreint cette règle monastique, c’est à l’occasion de cette fille rousse de médiocre mémoire. Aussi seule ma tour d’ivoire…
- Mais cette tour d’ivoire n’a-t-elle pas une porte, des fenêtres, que vous venez d’entrouvrir en m’écoutant, en vous confiant ? Pourquoi ?
- Parce que vous savez écouter.
- Quelles sont les langues que vous parlez ?
- Hors le français, l’anglais, bien sûr.
- Et l’allemand ?
- Wie man Johann Sebastian Bach Sprache ignoriert ?
- Et l’italien ?
- Come ignorare li lingaggio di Monteverdi ?
- Voilà qui est parfait !
À cet instant, le digne et grisonnant Charles Heidsik, toujours élégant en son costume trois pièces, sa cravate bouffante, sa pochette de soie et ses Weston, tout l’ensemble aussi mordoré que les montures d’écaille de ses lunettes, apparut :
- Votre table vous attend. Suivez-moi, je vous prie.
- Aymeric, vous êtes mon invité. Vous n’avez pas même un instant pour protester.
- Cet ancien monastère, abandonné, désacralisé, restauré, a conservé pour nous son église, qui est aujourd’hui notre restaurant.
En effet, au-dessus des tables espacées comme des îles, des archipels, le transept élevait ses colonnes, le chœur sa coupole, le tout enduit de blanc pur. Les vitraux ne figuraient que des variations géométriques, lumineuses. D’autorité, notre hôte nous installa droit sous la couple, sous son oculus à la clarté également dépourvue de la moindre divinité providentielle.
- Cher Aymeric, vous habillez-vous toujours avec ces chandails mous, informes et gris escargot ? Votre charme mérite mieux que cela. Nous veillerons à y remédier.
- Et cette chère Clara serait toujours en noir ?
- Rassurez-vous, je vous réserve bientôt d’autres nuances… En attendant, que diriez-vous d’une suite de fruits de mer ? Vous n’y êtes pas allergique, au moins ?
- Non au contraire, j’en suis friand.
- Nous n’avons pas que le goût musical en commun. Huitres en gelée, pain de langoustines, feuilleté de homard et sa crème à l’aneth…
- Avec plaisir. Cependant, lorsque je vous rendrai votre invitation, je serai contraint de vous proposer de plus modestes menus.
- Je saurai les accepter. Peut-être, en dégustant la chair de nos crustacés, consentirez-vous à me raconter votre aventure malheureuse avec votre ex et fausse petite amie…
- Si vous pensez que cela n’est pas dépourvu d’intérêt…
Parador de Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
III
Confessions réciproques
- Elle s’est assise à côté de moi dans le Parc des Hirondelles. « Vous êtes joli garçon », me dit-elle. Le compliment me laissa muet, alors que la finesse aquiline de son nez, l’arc de ses lèvres, sa chevelure rousse bondissante et sa chute de rein joliment pulpeuse éveillaient en moi une pulsion hormonale inconnue. Arguant de la fermeture imminente du Parc, elle m’entraîna par la main au travers de rues que je ne compris pas tant je me sentais grisé par le pépiement de sa voix et la fragrance de sa gorge qu’un chemisier entr’ouvert laissait deviner. Nous étions d’un coup propulsés dans un étrange bar de nuit, meublé de métal et de cuir, éclairé de néons multicolores papillotant où une faune interlope s’agitait de manière stroboscopique. En cet antre, l’Amandine qui me tourneboulait la tête, me fit boire un cocktail qui m’étourdit à la fois le cerveau et le porte-monnaie. Elle ne manquait pas de se frotter lascivement contre mon flanc, mais sans se laisser embrasser. Chaque jour, nous avions rendez-vous dans notre parc pour retourner à la nuit tombée exécuter notre show bien réglé dans le bar aux néons abrutissants. Je n’appris pas grand-chose sur elle, qui, prétendait-elle, travaillait dans le design, la mode, les fanfreluches, sans vouloir préciser si elle les créait, ou si elle ne faisait que les vendre dans une quelconque boutique. Si je ne voyais rien d’autre qu’elle, accroché comme un pendu par le grain de beauté qui ornait une aile de son nez, étouffé par le vent de sa chevelure sans cesse agitée, et mesmérisé par ses pupilles vertes comme des grenouilles, j’étais vu, observé, jaugé, à mon corps défendant. Car au bout de quelques soirées, lorsque le parc parut soudain désert, je rejoignis seul, inquiet, dévasté, le « Bar des Paillettes », selon son nom. Elle y était ; au bras d’un bellâtre encostumé qui me dédaignait d’un œil aussi froid que les glaçons de ses cocktails. Lorsque je voulus, idiot, grand idiot, triple idiot, plaider ma causer, la donzelle Amandine, si décorative, si pleine de pépiements aguicheurs, me tira par la manche dans un coin : « Regarde, petit Aymeric impécunieux, à mon doigt ce diamant. Je te remercie pour ton rôle de composition, tu as su rendre jaloux celui qui ne prétendait pas s’engager. Le gros poisson est pris. Face au Senior financier de Brelin & Consorts, qui m’offre une vie de luxe, le petit tapoteur de clavier ne fit pas le poids : aucune chance. Ainsi le menu fretin s’incline. Adieu ». Que pouvais-je rétorquer ? Je ne revins ni au Parc des Hirondelles, ni au Bar des Paillettes. J’avais été floué comme un bleu. Je n’avais pas connu le partage sentimental ; et je restai puceau comme un étourneau tombé du nid. Oh pardon, c’est sans intérêt, je vous ennuie…
- Jeune homme, si cette Amandine s’est joué de vous, elle n’a pas commis le moindre délit. Aucun recours légal ; même si quelques cocktails hors de prix ont rincé vos économies. Pas le moindre recours légal n’est envisageable. Mais n’y avez-vous pas gagné quelque expérience ?
- En effet. Et cela se replie dans le portefeuille des souvenirs, comme un assignat démodé. Cependant, Clara, si je peux me permettre d’user de votre prénom, vous me devez bien votre histoire-miroir, n’est-ce pas ?
- J’ai été mariée à l’âge qui est le vôtre. N’ayant pas la force de résister à la pression ambiante. Un mariage arrangé par nos ancêtres, de façon à consolider et associer comme tenon et mortaise deux patrimoines financiers et immobiliers. De plus j’étais moi aussi fort décorative au bras de Monsieur, disait-on lors de quelques soirées mondaines obligées. Hors cela, aucun point commun. Monsieur, dont le menton lourd était sans répit noir d’une barbe de trois jours, ne considérait que la gestion des portefeuilles d’actions d’autrui – moyennant un solide pourcentage – et surtout le sien. Sinon, il passait ses soirées dans les bars à cocktails – lui aussi – ne rentrait que pour dormir. Nous avons toujours fait chambre à part. Il me trouvait « froide » et préférait quelques chaudes maîtresses d’occasion. Voilà qui me laissait en effet froide, tant qu’il restait lointain, ne risquant en rien d’interférer dans mes affaires, mes loisirs, risquant encore moins, de fait, de m’offrir quelque saloperie vénérienne. Il est mort brusquement, il y a un an, dans un de ces bars à liqueurs et autre substances, d’une surdose de cocaïne et de fentanyl. Je n’eus que le désagrément de devoir reconnaître son cadavre à l’Institut médico-légal. La comédie cérémonielle de la messe funèbre, de l’enterrement et des condoléances que l’on croyait devoir m’adresser, eut le mérite d’être brièvement expédiée en à peine trois jours. Et me voilà libre !
- Encore une fois il n’y a pas d’histoires d’amour, que des histoires d’argent.
- Qui sait ? Eh bien, Aymeric, nous nous revoyons samedi prochain, n’est-ce pas ?
J’eus la surprise de voir son index s’imprimer du baiser de ses lèvres pour se poser un instant sur ma joue gauche, alors qu’elle s’éclipsait… Sa chevelure brune et lisse, coulant jusqu’au niveau de ses genoux, s’était imprimée durablement sous mes paupières.
Pascal Richet : Des Savants et des dieux, Les Belles Lettres, 2026, 696 p, 49 €.
Véronique Boudon-Millot : L’Invention de la médecine de la Grèce à la Chine,
Les Belles Lettres, 2026, 358 p, 29 €.
Laurent Ferri : Athanasius Kircher. Un savant-Machine à l’ère baroque,
traduit du latin par Laurent Ferri,
Les Belles Lettres, 2026, 400 p, 26,90 €.
L’on croit compter la genèse biblique comme la référence absolue en terme de création du monde. Pourtant il faut se résoudre à dépasser l’illusion et aborder bien d’autres origines du monde ; ce au pluriel, à l’instar du titre de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet. Ainsi compris, les mythes sont les ancêtres des sciences, dont les prémices sont dans l’Antiquité, depuis la Mésopotamie jusqu’à Rome, en passant par la Grèce, tel que Pascal Richet les déploie dans ses sommes documentées. Mais aussi jusqu’en Chine ancienne, en particulier dans le domaine de la médecine. Notre curiosité, si elle s’aventure jusqu’à l’ensemble de l’univers, ses galaxies et ses trous noirs, jusqu’aux investigations les plus récentes, ne peut manquer de réhabiliter un bizarroïde savant de l’ère baroque : Athanasius Kircher.
D’où vient le monde qui nous entoure ? Par quels prodiges et mystères a-t-il assuré sa conception ? L’unité de la quête poursuivie en la matière par l’humanité ne doit pas cacher « la pluralité des commencements ». Or, de la cosmologie mésopotamienne à la cosmologie « quantique à boucles », l’opus de Jean-Pierre Luminet doit être considéré comme une véritable encyclopédie de l’imaginaire et du réel savoir scientifique. Le mythe, la religion et la poésie rejoignent ainsi les plus actuelles connaissances et spéculations scientifiques, sans faire l’impasse quant aux successives doctrines scientifiques.
L’ouvrage anthologique, modestement intitulé Les Origines du monde, et intelligemment commenté, se décline en quatre grandes parties : les mythes fondateurs, les « discours rationnels d’inspiration philosophique ou théologique », les visions scientifiques modernes, et, enfin, les visions poétiques et littéraires.
Un vaste panorama se déploie, entre l’Egypte aux eaux primordiales, la Perse, la Grèce et sa Théogonie d’Hésiode, la Palestine et son verbe biblique. Plus loin, Chine, Japon, Scandinavie, Amériques, Afrique et Australie aborigène. Soit les dieux précèdent la création de l’univers, soit ils sont conçus lors d’un « accouchement céleste », ou depuis le vide, un œuf – comme chez les Dogons du Mali –, le chaos babylonien, la boue, voire un arbre, comme dans le Rig Veda… Cependant des archétypes de la pensée cosmogonique permettent d’associer nombre de « violences primordiales » à l’actuelle théorie du Big Bang. Or le mythe se veut autant explicatif que fondateur d’une culture, d’une société. Par exemple, chez les Baga de Guinée, d’un monde aquatique primordial surgit un palmier, asseyant l’importance de cet arbre nourricier de la communauté.
La jonction entre le mythe et la raison se fait avec le Timée de Platon. Car le démiurge ordonne le chaos selon un principe de proportion. La cosmogonie devient cosmologie, entre Aristote qui pensait le monde comme une entité inengendrée, puis Lucrèce, Leibniz et Kant. Il n’en reste pas moins que le modèle biblique façonne longtemps la pensée occidentale : Dieu est l’horloger suprême de Newton, la rationalité gardant son origine divine. Peut-être la « constante cosmologique » d’Einstein en est-elle la trace… À cet égard l’on passe presqu’abruptement de La Sepmaine, par Du Bartas, en 1529, où l’on devine les sept jours de la Création, aux Considérations cosmologiques sur la relativité générale.
Lorsque les modèles scientifiques récents se découvrent et s’inventent, l’on s’oriente vers une origine sans créateur. Les mathématiques explicitent le cosmos, la relativité et la physique quantique irriguent l’astrophysique, grâce à des instruments de plus en plus sophistiqués, entre télescope et Hubble. Disparu le démiurge, au profit de la singularité initiale, de fluctuation du vide, d’expansion, de champs quantiques… Un surgissement d’énergie sans cause suffirait.
La découverte du rayonnement de fond cosmologique, en 1965, infirma la théorie de la création continue. Le Big Bang est « une cosmogenèse issue d’une fluctuation du vide quantique ». Voilà qui reste aussi vertigineux que les plus anciennes dynamiques des mythes, sans que le mystère soit évacué. Reste que la question, « Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ne perd jamais de son actualité. De même l’attente impatiente à l’égard de cette Théorie du Tout qui réconcilierait la relativité générale et la mécanique quantique. Peut-être faut-il y conjoindre la théorie des boucles de Rovelli…
Si nombre de poètes anciens, tel Lucrèce ou Ovide, ou encore Agrippa d’Aubigné dans sa Création au XVII° siècle, ont chanté la genèse du monde, des contemporains n’abandonnent pas un tel défi, comme Jacques Réda qui consacre un sonnet au « big bang », « Ce gros boum qui nous sert à présent de balise »… Mais surtout, Raymond Queneau en fit en 1950 une épopée toute moderne et bouillonnante, intitulée Petite cosmogonie portative qui commence ainsi :
Sachons qu’un astéroïde porte son nom. En effet, Jean-Pierre Luminet (né en 1951) est directeur de recherche au CNRS pour le Laboratoire d’astrophysique de Marseille. Ses ouvrages sont justement renommés, tel son diptyque consacré au Destin de l’univers[2] et sous-titré « Trous noirs et énergies sombres », comme s’il s’agissait de l’alliance de la science la plus prospective et de la mélancolie…
« L’invention du cosmos » est grecque. C’est la formule employée par Pascal Richet dont il faut saluer l’extraordinaire diptyque intitulé Des Savants et des dieux. Le premier volet[3] voyageait depuis la divination babylonienne et l’Egypte, le second depuis les philosophes présocratiques jusqu’aux penseurs chrétiens. Soit un large panorama scientifique de l’Antiquité. Sauf que la science nait dans un substrat de croyances philosophiques, religieuses ou métaphysiques propres à chaque civilisation : Mésopotamie, Grèce, Rome, Islam, Byzance et Occident latin. Parmi 4 000 ans d’histoire, l’influence des idées et des croyances est considérable à l’égard des savoirs scientifiques en formation. Les transmissions entre générations et civilisations sont nombreuses, rejetant parfois, oubliant parfois, conservant souvent.
De la divination babylonienne au miracle grec, l’émergence de la science se produit d’abord en Mésopotamie sous la forme d’une étonnante astronomie mathématique. Mais aussi dans les temples, dans les villes où émergea la notion d’État, où naquit l’écriture, donc les archives. L’on chercha d’abord à déchiffrer les messages divins descendus des cieux, ce qui conduisit l’astronomie mésopotamienne à des sommets. Cependant la véritable science de la nature dut attendre les Grecs. Si l’on oublia la civilisation et l’astronomie mésopotamienne, quoique retrouvées plus tard grâce aux soins des philologues et archéologues à partir du début XIXe siècle, la Grèce fut à cet égard fondatrice.
Avec le secours des investigations menées sur les textes anciens couvrant une période de onze siècles, l’on découvre combien « l’enquête sur la nature »est la fondation sur laquelle s’appuiela science. D’abord, au VI° siècle avant notre ère par d’audacieux penseurs en Ionie, sur la côte ouest de l’Anatolie. Hors de tout cadre étatique ou religieux rigide, ces philosophes de la nature interrogent assidument le pourquoi et le comment des choses. Cependant le divin reste au pivot de leurs réflexions lorsque les écoles philosophiques, dont celles de Platon et Aristote, se mettent à briller. À l’occasion du christianisme, cette empreinte est telle que la philosophie se confond avec un culte rendu à Dieu. En ce sens, cette enquête sur la nature fait intimement partie de la doctrine chrétienne. Au point que nombre de membres du clergé à travers les âges se font à la fois théologiens et scientifiques.
Parmi les premières investigations, notons celles d’Anaximène qui pensait l’air illimité, de Pythagore qui unifiait le nombre et l’harmonie, l’étonnant Philolaos qui croyait à la terre et à « l’anti-Terre ». Ensuite, l’atomisme est imaginé par Démocrite, Epicure, puis le Romain Lucrèce. Quant à Aristote n’est-il pas encyclopédiste ? Serait-il également le père de la future bibliothèque d’Alexandrie ? Il est question de la rotation de la terre sur elle-même, de « l’imposante machinerie ptoléméenne » quant à l’organisation de l’univers, même si l’héliocentrisme est encore loin. Quant aux Latins, qui aiment tant l’astrologie et la divination, ils ont avec Sénèque leur « philosophe stoïcien de la nature ». César impose, lui, le calendrier julien. Le christianisme, plus préoccupé de son dieu, de ses anges, n’empêche cependant pas la philosophie naturelle de Proclus, pour qui le monde est éternel. En phase avec le néoplatonisme, l’on prétend la véracité du géocentrisme. Mais un certain Marcianus Capella, certes plus vulgarisateur que scientifique, n’est-il pas le seul auteur ancien mentionné dans les Révolutions des orbes célestes de Copernic…
Nourrie par une documentation et une bibliographie époustouflante, cette série Dessavants et des dieuxforce l’admiration. Loin de rester toujours d’apparence austère, elle est parfois ornée d’illustrations, dont une reconstitution du fameux calculateur d’Anticythère (p 174), qui déterminait le mouvement du soleil, des planètes supérieures et du cosmos. Probablement avait-il été construit à Rhodes pendant le deuxième siècle avant Jésus Christ.
Outre cet ouvrage éblouissant, Pascal Richet, physicien émérite à l’Institut de Physique du Globe de Paris, est l’auteur de travaux en géochimie, géophysique, thermodynamique, science des matériaux et histoire des sciences distingués par l’Académie des sciences, l’European Geophysical Union, l’European Assocation of Geochemistry, l’American Ceramic Society et la fondation von Humboldt. Il n’aura pas œuvré en vain…
Il est permis de s’intéresser à l’invention d’une autre science que nous avons omis de mentionner jusque-là, mais à dessein : celle de la médecine, de la Grèce à la Chine, en ouvrant l’ouvrage produit sous la direction de Véronique Boudon-Millot. Ce sont, en vertu du sous-titre, des « regard croisés entre l’Orient et l’Occident ».
Naitre, mourir ; et entre temps les maladies. À cette destinée l’humanité a tenté d’apporter soulagement, remèdes, traitements. Les successives et diverses civilisations, babylonienne, égyptienne, grecque, romaine, syriaque, arabe, hébraïque, arménienne, indienne et chinoise, ont toutes à leurs manières contribué au savoir des praticiens, en posant les fondations de ce qui devient, bien plus tard, la médecine moderne.
Magie et thérapie se confondent à Babylone, pendant le II° millénaire avant Jésus-Christ, exorcismes et incantations n’étant jamais loin du diagnostic. Chez les Grecs, ce sont Hippocrate – fort influant en Egypte alexandrine – et Gallien médecin des gladiateurs qui dominent, ce dernier avec un corpus de 20 000 pages. La médecine hippocratique reste importante dans le cadre médiéval, lorsqu’il s’agit d’« être utile ou ne pas nuire ». Mais aussi celle galénique, pendant quinze siècles. Quoique l’on puise longtemps dans les recettes populaires transmises par Pline l’Ancien. Cependant l’enseignement de Gallien, enfermé dans la théorie « des quatre éléments, des quatre humeurs et des huit tempéraments », perdit définitivement son prestige à l’occasion de l’anatomie de Vésale qui pratiqua la dissection au XV° siècle et de la découverte de la circulation du sang par Harvey au siècle suivant.
Héritée des Grecs, la médecine syriaque transmet ses savoirs vers le monde musulman, qui bénéficie également de l’apport indien. Vers le IX° siècle, les Arabes s’enrichissent de traductions faites par des Syriaques chrétiens. Quant à la tradition juive, elle sait étudier le corps humain, penser l’alimentation, les remèdes. De surcroit, l’on connait en Arménie un traité intitulé Consolation des fièvres qui est un manuel épidémiologique, dans une culture où la pharmacopée sait être abondante, faute d’être toujours efficace.
Plus loin, l’Inde cultive le concept de « la continuité de la matière de l’univers et celle du corps humain ». Lors de « l’ère des manuscrits », la médecine chinoise s’appuie sur des « dossiers médicaux familiaux », mais d’abord, dès l’époque des Han (pendant deux siècles avant Jésus Christ), sur des textes classiques de la tradition médicale de Bian Que, et « un modèle anatomique représentant un corps humain doté de méridiens et de points d’acupuncture ».
Cependant l’on se doute que, sans anesthésie, radiographie, chirurgie aseptique, ni antibiotique, tout cela reste une préhistoire du soin moderne.
Avec le secours de onze spécialistes, cet ouvrage bourré de pathologies et de traitements – certes plus ou moins fantaisistes – permet d’éclairer les conditions qui ont présidé à l’émergence d’un savoir peu à peu détaché des mythes et des superstitions. Fruit d’une collaboration inédite entre les universités de Paris, Shanghai et Pékin et d’abord publié en chinois, ce livre érudit dévoile les jalons les plus notables de la pensée médicale originaire et en expansion.
Toujours parfaitement curieux, mais pas toujours sérieux ces scientifiques ! Qu’importe si au moins l’un d’entre s’est parfois lourdement trompé, mais il ne doit manquer à notre mémoire. Athanasius Kircher (1602-1680) est un savant baroque dans tous les sens du terme : surabondant, excessif, brillant, obscur. Quoiqu’ayant réussi à traduire le copte, il pensait avoir découvert le secret des hiéroglyphes, pour lui « une rhétorique divine inventée par les Hébreux ». Peine perdue ; il fallut attendre deux siècles pour assurer le succès de Champollion en la matière. Il n’en reste pas moins que sa production encyclopédique est fascinante, que sa trentaine d’ouvrages bourrés d’érudition et de gravures figurent parmi les sommets de la bibliophilie.
S’il existe un beau livre[4] présentant avec lui nombre de gravures illustrant ses opus, voici une incontournable anthologie des textes de ce Père jésuite, couvrant les sujets les plus divers. Avec les visières de la foi religieuse, il se voulait être l’exact observateur de l’Arche de Noé, ou encore l’archéologue de la tour de Babel dont son musée conservait une pierre, et au service de laquelle « il y a avait assez de bras pour la construire ». L’on se moquait de lui lorsqu’il pensait que la musique pouvait guérir des morsures de la tarentule (d’où la tarentelle). Ou qu’il défendait la génération spontanée des crocodiles dans la boue du Nil. « Plus charlatan que savant », disait-on de lui. L’on se souvient de sa déclamation dans le cratère du Vésuve, qui louait la « profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ». Après avoir été enthousiaste en sa jeunesse, Leibniz ne manqua pas de se moquer du vieil Athanasius Kircher.
Eclectique, ce dernier publia un De Arte magnetica, s’intéressa à la lumière, au bois fluorescent, aux couleurs de l’urine, voire à une machine fonctionnant à l’énergie solaire. L’étude de la musique le conduit à affirmer que « Dieu est me grand organiste de l’univers ». Dans Œdipus Aegyptiacus, il postula l’« origine égyptienne des diableries des Aztèques. Mieux, parmi son Itinerarium Exstaticum, il imagine d’autres plantes, animaux et humains sur d’autres planètes. Le Mundus Subterraneus n’a pas de secret pour lui, y compris ses dragons ; et c’est à soixante-dix ans qu’il se fait spéléologue ! Plus exotique, le Dalaï-Lama est un « faux roi et faux dieu. Curieusement, il s’inquiète de la condition des femmes en Chine, tout en appréciant le thé « boisson idéale pour l’érudit ». De toute évidence, il ne peut ignorer la « physionomie de l’homme d’Etat », dont le front « bien ouvert » et « l’œil bien brillant » permettent qu’il soit « éclairé du bien et du mal, du vrai et du faux ». Son idéalisme politique étant aussi touchant que sans limite.
Mathématicien, maîtrisant tant l’hébreu que le grec, collectionneur et concepteur de machines, mais aussi de la Fontaine des quatre fleuves, sculptée par Le Bernin à Rome, il fut plus tard l’objet d’une admiration gourmande de la part d’Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose. Chercheur livresque, il n’en fut pas moins un pionner de l’égyptologie et de la sinologie. Visionnaire, il établit la première carte des courants marins, observa au travers du microscope des cellules sanguines infestées par le virus de la peste. Décrivant le « stylus fantasticus » en musique, transcrivant le chant des oiseaux, il imagina le mégaphone, sans omettre de perfectionner la lanterne magique… Un prodige, vous dis-je ! N’eut il pas en son temps l’intuition de l’intelligence artificielle…
Traduisant avec soin depuis un latin « souvent pédant, voire amphigourique » un bouquet de ses écrits parmi seize volumes, Laurent Ferri ouvre pour nous une précieuse porte vers un encyclopédiste méconnu, charnière entre humanisme et Lumières, entre mythe et raison. Bourré de notes, d’une abondante bibliographie et d’un cahier d’illustrations – où l’on devine la Maison de Kircher « théâtre de la nature et des arts », où s’étalent squelettes, globes, obélisques et coupole étoilée –voici un prodigieux cabinet de curiosité autant qu’un exceptionnel jalon de l’histoire des sciences.
La quête de science ne s’éteindra qu’avec l’homme. À moins que la pullulation de l’intelligence artificielle et des robots – humanoïdes ou non – ne la conduise à se passer de l’homme, cette espèce surnuméraire…
Abbatiale Notre-Dame-la-Blanche de Selles-sur-Cher, Loir-et-Cher.
Photographie : T. Guinhut.
Quatre figures de la poésie
allemande, irlandaise, russe et persane :
Paul Celan, Seamus Heaney,
Sergueï Essenine & Forough Farrokhzad.
Paul Celan : Poèmes de Czernowitz 1938-1945,
traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 2026, 276 p, 21,90 €.
Seamus Heaney : 100 poèmes, traduit de l’anglais (Irlande du nord)
par Patrick Hersant, La table ronde, 2026, 368 p, 22 €.
Sergueï Essenine : Journal d’un poète,
traduit du russe par Christiane Pighetti, Allia, 2026, 160 p, 12 €.
Forough Farrokhzad : J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète,
Poésie Gallimard, 2026, 432 p, 10,40 €.
La poésie est-elle notre ombre ou notre lumière ? Elle surgit de surcroit des zones d’ombres les plus noires de nos civilisations, comme de la langue allemande entre 1938 et 1945, sous la plume de Paul Celan, depuis Czernowitz. Et si l’on suit un chemin centrifuge vers des marges de l’Europe, l’on peut lire l’anthologie en 100 poèmes de l’Irlandais du nord Seamus Heaney ; avant d’aborder ses confins avec le Journal d’un poète, soit celui du Russe Sergueï Essenine. Enfin, pour tenter de trouver une lumière dans les failles de la théocratie militaire de l’Iran totalitaire, irons-nous rejoindre une poétesse persane, Forough Farrokhzad, fameuse parmi les auteurs phares du XX° siècle. Même si les Muses ne leurs ont pas toujours été clémentes en des temps de détresse.
Une ville cosmopolite, ballotée par l’Histoire, telle fut Czernowitz, autrichienne, puis roumaine, ensuite soviétique, aujourd’hui ukrainienne et désormais nommée Tchernivtsi. Elle vit en 1920 naître Paul Celan, qui, à peine au sortir de l’adolescence, est jeté dans un camp de travail, où il trouve cependant l’énergie d’écrire.
Si des recueils éblouissants comme La Rose de personne (1963), des textes iconiques comme Fugue de mort, avec ses vers fulgurants et tragiques consacrés aux camps d’extermination, en particulier Auschwitz, ces Poèmes de Czernowitz (remarquons la rime intentionnelle) étaient inédits en français, pourtant d’autant plus précieux qu’une telle œuvre de jeunesse n’a rien d’immature ou de l’ordre du brouillon. Et pour ceux que rebuterait l’écriture parfois cryptique et absconse du poète d’âge mûr, un tel recueil d’une centaine de poèmes leur paraitra plus abordable, ne serait-ce que lorsque l’amour est le vecteur invité.
En effet parmi ce qui est le plus souvent composé de quatrains, le lyrisme s’épanche, quoique innervé d’une profonde inquiétude métaphysique. Au travers de poèmes titrés « Plainte » ou « Flocons noirs », la mélancolie est palpable. En ce sens « Pavot » est probant :
« Il craint seulement, quand s’effondreront ses flammes,
parce qu’étrangement l’haleine des jardins l’effraie,
de découvrir à l’œil de la plus tendre de toutes
son propre cœur noirci par la mélancolie. »
Aux dépends du monde des hommes et des villes, de l’actualité politique et guerrière, parmi toutes ses images de la nature sont récurrents ceux qui deviennent des vocables conceptuels : « nuage », « étoile », « roche ». De même une litanie florale court dans le flux versifié et rimé : « renoncule », « angélique », « ancolie », « colchique », souvent fleurs amères ; et bien entendu l’hypnotique « pavot »… Que l’on retrouve dans le titre ultérieur marqué par la figure de l’opposition : Pavot et mémoire.
Parmi tant d’étrangetés oraculaires, citons in extenso « Solitude », peut-être le plus beau de ces Poèmes de Czernowitz :
« Je vis sous mille pierres blanches
que toutes les nuits m’ont lancées.
Je les entasse sous mon noir linceul.
J’attends ici que tu passes.
Au cadran solaire j’ai volé les heures
Et n’ai laissé leur temps qu’aux fleurs.
Elles le partagent avec mes chiens noirs
Et disent à mes carabes ce qu’il en est.
À l’archer, j’ai tendu les flèches.
Aux corbeaux, j’ai enluronné les cœurs.
Pour ce qui est de la vie, rien ne presse plus.
Je regarde vers toi loin par-delà la mer.
Je sais retarder de sept ans la lune.
Mais pour qu’un jour je puisse t’effleurer d’étoiles,
je fais voler les pierres en guise de comètes,
et je suspends mes âmes en guise de panache. »
Ainsi le poète se veut une sorte de magicien, voire comme un second Christ, pour tenter de conjurer le tragique destin du monde. Non sans que la judéité reste prégnante :
« Le vacarme est très fort et je devrais encore me battre avec l’ange de Jacob ?
Seul avec les tombes juives, je sais. Tu pleures, ô mon aimée ».
Et l’on peut légitimement supposer que ce « tu » récurrent s’adresse à Ruth Kraft, qu’il a aimé pendant quatre ans, et à laquelle il envoya bien des lettres, y compris chargées de poèmes. Par exemple, dans « Berceuse » :
« Oh mon aimée, ferme les yeux qui brillent.
Qu’il ne soit plus de monde que ta bouche luisante. »
En ce monde tout intérieur, conjuguant Eros et Thanatos, en cette profusion d’éléments naturels propres au symbolisme, le lyrisme, y compris douloureux, est omniprésent. Pourtant, alors que l’écriture parait éviter toute référence, toute instrumentalisation par le temps de l’Histoire, par celui du nazisme et de l’antisémitisme forcené dont sont victimes les parents du poète, les allusions à l’époque pour le moins troublée se font probablement jour. Surtout si l’on pointe :
« Que serait-ce, mère : croissance ou bien blessure –
Si je sombrais aussi dans les neiges d’Ukraine ? »
Comment faut-il lire la conclusion du premier poème : « Mieux vaudrait / du sang » ? Plus loin : « Au vent vient de nouveau une idée de bêtise / met en fouillis les astres et fait peur aux carabes ». L’abri de la poésie tente difficilement de ne pas être écroulé. À cet égard, le dernier poème de ce recueil s’intitulant symboliquement « À la dernière porte », ne cherche-t-il pas quelque secours :
« Dans le cœur de Dieu j’ai tourné un fil d’automne,
J’ai pleuré une larme au côté de son œil… »
Rassemblement de six parties poétiques, entre « Le marchand de sable » et « La fenêtre de la tour sud », ce recueil est fondamental. Il éclaire la genèse d’un vaste conglomérat d’œuvres à venir, dont Renverse du souffle et Partie de neige. C’est ainsi ce septième volume publié par les éditions du Seuil, non seulement traduit, mais éclairé par d’abondantes notes, grâce au soin scrupuleux de Jean-Pierre Lefebvre, est au service de ce qui reste « le doux vers allemand, la rime douloureuse ».
Poursuivons notre voyage chronologique et géographique en se dirigeant vers l’Irlande du nord, avec Seamus Heaney (1939-2013). Etonnant traducteur, il se fit l’interprète de l’épique Beowulf aussi bien que du livre VI de l’Enéide de Virgile. Ses recueils sont une grande poignée de réussites, en particulier son premier, Mort d’un naturaliste, et son dernier Human Chain, entre temps couronnés par le Prix Nobel de littérature en 1995. Ce pour son « œuvre singulière, caractérisée par sa beauté lyrique et sa profondeur éthique qui fait ressortir les miracles du quotidien et le passé vivant ».
Il méditait une anthologie qu’il ne put mener à bien ; la voici en 100 poèmes, grâce à la vigilance de ses enfants, et en particulier de Catherine Heaney, en 2018, qui entendit privilégier, outre les textes à résonnance familiale et d’amour, ceux qu’il aimait lire à haute voix. Ceux pour lesquels il prétendait, en la pointe du poème « À la bêche » : « Entre mon pouce et mon index / repose le stylo trapu. / Il sera ma lame ».
Ancrée dans le paysage rural, la poésie de Seamus Heaney aime les descriptions, et use de la nostalgie familiale autant que la douceur de la nature ancestrale. Les mythes celtiques et les morts enfouis dans les tourbières témoignent du passé, comme cet « homme de Graubale :
« On le dirait moulé
dans le goudron, gisant,
sur un coussin de tourbe,
comme en train de pleurer. »
Par ailleurs les conflits sanglants et « la haine immémoriale » opposant catholiques et protestants d’Ulster rendent une sonorité tragique indéfectible :
« L’Ulster, quoique britannique, n’avait pas de droits
Sur la lyrique anglaise : partout autour de nous,
Encore innommé, le ministère de la peur. »
Empêchant que le poète accède à la paix désirée, la mémoire des victimes et la mort de la mère sont de lourdes blessures :
« L’espoir est vain dit l’histoire,
De ce côté de la tombe ;
Mais exceptionnellement
Une lame de justice
Enfin déferle, faisant
Rimer espoir et histoire. »
Ecrivain humaniste, car « tout art vise la paix », il n’emprunte pas la haute figure de l’intellectuel. En renvoyant à son origine paysanne, il se comparait volontiers à un agriculteur, creusant la langue pour extraire tant d’émotions vécues. Il est à la fois « maître de l’élégie, / soudeur de l’anglais ».
Seamus Heaney reste prodigue d’images puissantes et suggestives. Par exemple, sa « Loutre » est une métaphore érotique :
« Mes mains sont une eau que l’on sonde.
Tu es ma palpable, mon agile
Loutre de la mémoire
Au bassin de l’instant, »
Le travail de la poésie est moins un exercice de style qu’une volonté éthique et esthétique, néanmoins en toute modestie :
« Il apprend cette autre écriture. Il est le scribe
Menant sur le champ blanc une troupe de plumes. »
Parmi le beau recueil de ses Glanmore sonnets, il fonde un art poétique :
« Afflux de sensations surgies de leur tanière,
Mots presque devenus des choses que l’on touche,
Tels des furets échappés de leur noir clapier […]
Voyelles labourant un terrain autre, ouvert,
Vers succédant aux vers comme autant de sillons. »
Pas seulement poète, Seamus Heaney publia également une poignée d’essais critiques : Préoccupations : proses choisies et surtout Le Gouvernement de la langue, au titre à lui seul parlant.
Bilingue, cette anthologie, qu’il est permis d’apprécier comme un in memoriam, voit le texte original anglais imprimé sur un papier vert comme les prairies irlandaises, et comme celui de son élégante couverture à rabats. Ainsi, y compris par-dessus les tombes, toujours renait l’herbe de la poésie.
Grand amateur de langue russe, Paul Celan traduisit non seulement Mandelstam, mais aussi Sergueï Essenine. Ce dernier ne vécut que trente ans, ce qui ne l’empêcha pas d’apparaître comme un météore poétique.
Né en 1895, arrivé à Saint-Petersbourg en 1915, il fonde avec quelques compères le mouvement de l’imaginiste. À moitié voyou, amateur d’excès divers, entre alcool et liaisons orageuses, il épouse néanmoins une première jeune femme, puis la grande danseuse Isadora Duncan avec laquelle il se rend à New-York. La romance tourne court. De retour à Moscou en 1923, il voit faiblir son originel enthousiasme révolutionnaire, en constatant l’état de déréliction de la Russie. Traqué par les yeux rouges du Parti communiste, il se suicide en 1925. Or Sergueï Essenine prétendait : « Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers ». Ce pourquoi ce Journal d’un poète est essentiel. Au point que le tout dernier poème fut écrit avec son propre sang la nuit même de son suicide, quoique trois mois après avoir épousé Sophie Tolstoï, petite fille de l’auteur de Guerre et paix :
« Adieu, mon ami, sans geste, sans mot,
ne sois ni triste ni chagrin ;
en cette vie mourir n’est pas nouveau,
mais vivre, certes, n’est guère plus nouveau. »
Au début de la carrière d’Essenine, son univers lyrique célèbre une enfance villageoise, la campagne et les isbas. Non sans dimension élégiaque :
« Qu’il sanglote avec le glas le tétras du petit bois.
Dans le pourpre de l’aube il est une mélancolie joyeuse ».
Entre temps, le poète n’échappe pas à l’amertume qui le conduits de cabarets en hôpitaux, le tout veiné de sombres pressentiments :
« Ma fin, est-ce pour bientôt, plus tard ? Je l’ignore.
Ces yeux bleus de naguère, ont perdu leur éclat.
Joie, où es-tu ? Ce n’est que ténèbres et angoisse, à pleurer. »
En septembre 1919, les chevaux crevés dans les rues sont des métaphores des exactions communistes, conduites dans les vers d’ « Octobre mauvais » :
« Ah ! Qui chanter, qui chanter
Dans ces folles lueurs de macchabées ?
Du nombril des femmes, regardez :
Il sort un troisième œil. »
Le poète ne peut que ressentir la contradiction entre sa Russie originelle et ces temps pour le moins déchirés. Ainsi en 1920 :
« J’adore mon pays !
Quelques en soient les rouillures de saule triste. »
Dans un « pays orphelin », il ressasse sa désertion de l’armée du tsar en 1917, pour constater l’échec de sa posture de prophète, devant « un éclopé de l’Armée rouge » en 1924. Son amertume est sans pareille :
« Le voici donc mon pays !
Quelle grande gueule je faisais
à brailler, dans mes vers, du peuple être l’ami !
Ma poésie ici n’est plus bonne à personne.
Au reste moi non plus. »
Une telle biographie versifiée, livrée par fragments successif, dans une époque convulsive saccagée par la révolution bolchevique et le totalitarisme soviétique, est aussi émouvante que capitale. L’évolution d’une personnalité exaltée reste le miroir des déceptions politiques. Car de la révolution il avait attendu la mise en œuvre d'un messianisme romantique et la résurrection paysanne. Ses illusions furent plus que largement déçues par l'évolution industrielle et tyrannique du régime. En devenant l'animateur de la bohème décadente de Moscou il écrivit sa Confession d’un voyou[1], qui contribua à sa popularité, peut-être au-delà de Maïakovski. Nul doute que si Sergueï Essenine eût vécu plus longtemps, et en dépit de sa popularité en Russie, son œuvre eût été bien plus étendue, rejoignant ainsi la grande constellation des poètes russes du XX° siècle : Marina Tsvetaeva, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam…
Poétesse persane, Forough Farrokhzad (1935-1967), est tout le digne opposé de l’infâme régime théocratique et militaire des Mollahs, des gardiens de la révolution, qui fait l’Iran d’aujourd’hui. Perle du Moyen-Orient, sa culture poétique est fondamentalement persane, à la suite de Rûmî par exemple. Elle représente ce que nous attendons de la liberté des femmes et des arts, libérés de la tutelle abjecte de l’islam chiite.
Mariée à seize ans, mère à dix-huit ans, divorcée à vingt ans, puis socialement et économiquement indépendante, Forough Farrokhzad est tout simplement l’une des figures emblématiques du soulèvement contre une société fermée, un symbole indispensable de toute lutte féministe. En 1955, l’année de son divorce, elle publie son premier recueil qui fait sensation : La Prisonnière. Où le premier poème est intense :
« Je suis submergée par cette nuit immaculée
Submergée par des instants d’oubli
Submergée par ce salut débordant de caresses
Dans les baisers, les regards, l’étreinte des corps unis
Je le veux au cœur de cette nuit solitaire
Avec les yeux perdus dans la rencontre
Avec cette douleur silencieuse inséparable de la beauté
Débordante, débordant de tout mon être »
À suite d’une liaison extraconjugale avec l’éditeur de la revue où elle publie ses pages, elle se voit vilipendée, au point de subir un internement psychiatrique. Sa vie prend néanmoins son envol, avec le recueil Mur, où surgit son poème « Péché », fort sulfureux :
« J’ai péché oui j’ai péché – jouissance inouïe
Dans des bras de feu, enflammés […]
Dans ses yeux le désir s’est enflammé
Et dans la coupe le vin rouge a dansé
Dans la douceur du lit de mon corps
Sur son corps, ivre de volupté, a tremblé »
Notre ardente poétesse, rêvant du « prince charmant », se heurte au « Chant du chagrin » :
« Lasse de tout mon être, je demande au miroir :
Qui suis-je, dis-le moi, mais que suis-je à tes yeux ?
Dans le miroir je vois qu’hélas je ne suis plus
Même l’ombre de moi ou de ce que je fus ».
Ainsi la poésie torrentielle de Forough Farrokhzad est une « Déesse buveuse de sang ».
Elle voyage en Italie, revient en son pays pour publier son impressionnant recueil vigoureusement intitulé Rébellion en 1958, date à laquelle un nouveau coup de foudre la lie avec un autre homme marié, son ainé, écrivain et cinéaste, Ebrâhim Golestân. Est-ce à cette occasion qu’elle s’identifie à Satan :
« Mais qu’est-il ce Satan chassé de tous les seuils ?
Lui qui s’est invité dans nos demeures éteintes
Dont le corps éthérique et de nature ignée
A reçu le parfum des plaisirs de ce monde ?
Pour intensifier sa rébellion, elle tente de s’arroger des « Pouvoirs divins » :
« Je ne jetterai plus l’ombre de la peur dans les cœurs
Et je ne vouerai plus les rebelles aux enfers
Je couperai la route au paradis
Ou je créerai ici un paradis terrestre.
L’on devine que de tels vers ne sont pas en odeur de sainteté parmi la clique des mollahs et autre enturbannés du bulbe, alors que « blasphématrice », elle préfère, au travers de Moïse par exemple, des allusions bibliques plutôt qu’islamiques. Et plus encore à l’occasion de son poème sommital : « La rébellion de Dieu »… S’en suit en 1963, Une autre naissance, au succès foudroyant. Hélas, en février 1967, un accident de voiture met un terme à sa trop brève carrière…
Ses premiers recueils, constitués de quatrains rimés, sont empreints d’une lyrique amoureuse sensuelle, exigeante, gourmande, qui fit son succès, quoique les esprits rassis y puissent voir l’impudicité suprême. Ce sont en ce fort volume, J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète, ses cinq recueils, de 1952 à 1962, car le dernier, Au seuil d’une saison froide, posthume, ne parait qu’en 1974. Des classiques quatrains au vers libre, la modernisation de la forme va de pair avec une croissante liberté expressive et politique :
« Au pays des nains
Les critères du jugement
Tournent toujours autour du zéro
Pourquoi je m’arrêterais ?
Moi, j’obéis au quatre éléments
Et les règles qui régissent mon cœur
Ne sauraient être édictées par des petits tyrans aveugles »
Non seulement poète, mais prosatrice, Forough Farrokhzâd accumula diverses nouvelles, récit de voyage, lettres, entretiens donnés à la presse. Nous les trouvons parmi ses Œuvres en prose[2], qui permettent de s’étonner de sa précocité, de l’irruption de la poésie moderne en son pays autant que sur les préoccupations esthétiques et politiques des artistes iraniens des années 1950-1960 : « Quand une personne a vraiment atteint la capacité de créer, son unique devoir est de manifester cette puissance à l’écart des attentes et des jugements. » La modernisation et l’occidentalisation soudaine du pays depuis les années trente entraînait une libéralisation des mœurs et, en 1936, l’interdiction du port du voile en public – celui qu’hélas réimposa le régime des mollahs en 1979. En cette occurrence, la vie émotionnelle de notre autrice est aussi bouillonnante que sa révolte contre les forces répressives qui sourdaient d’une société iranienne affreusement conservatrice, prête à reprendre le fouet du pouvoir. Artiste ambitieuse, elle répond à ses détracteurs, ne cache pas ses influences européennes. Elle affirme son indépendance, solidifie conviction en faveur de la liberté des femmes et de l’égalité des droits entre les sexes.
L’on connait de surcroit sa remarquable carrière cinématographique. Ainsi des entretiens nous renseignent sur cet aspect complémentaire de sa détermination éthique et littéraire. En particulier la transcription de la voix off de son film, La Maison est noire, qui dépeint en 1962 une résidence de lépreux, est bouleversante. D’autant que l’on tient ce chef-d'œuvre pour un pilier du cinéma moderne iranien.
De Paul Celan à Forough Farrokhzâd, en passant par Seamus Heaney et Serguei Essénine, la poésie se débat entre la nécessité de l’intime, de l’amour, du cosmos, et la tyrannie corruptrice des haines religieuses et des guerres politiques. Elle est notre lumière à ne jamais éteindre.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.